Art Genève 2026/Mamadou Cissé : « Je veux les amener à se poser des questions qui dépassent la forme et interrogent notre for intérieur »

Du 29 janvier au 1 février 2026 au Palexpo, la foire helvétique Art Genève tiendra sa 14e édition avec près de 80 galeries parmi lesquelles la Galerie CHRISTOPHE PERSON qui y présentera l’un des temps forts de cette édition en l’exposition personnelle de Mamadou Cissé. A cette occasion, l’artiste autodidacte qui s’est très rapidement imposé sur la scène artistique africaine et mondiale comme une valeur sûre se penche en profondeur avec asakan sur son parcours et les convictions profondes qui façonnent son art.

Entretien.


Portrait de Mamadou Cissé
Crédit Photo : Fondation Cartier

Asakan : Vous êtes né en 1960 à Baghagha, en Casamance, au Sénégal d’une mère sénégalo-portugaise et d’un père nigérian (haoussa). Pouvez-vous nous en dire plus sur cette enfance et votre premier contact avec l’art ?

Mamadou Cissé : Je suis né sur les bords du fleuve Casamance d’une famille pas trop riche. J’ai vécu une enfance très heureuse. Puis, un jour je me suis mis au dessin en faisant des portraits de villages et de scènes de la vie quotidienne. Je m’intéressais à tout : je faisais du collage avec du sable, j’appréciais aussi beaucoup la calligraphie et j’aimais collectionner des cartes postales.


Asakan ; En 1978, vous vous installez en France avec dans vos valises vos premiers dessins. Mais à votre atterrissage, tout change, dessins détruits et 22 ans durant, vous vous retrouvez tour à tour boulanger, couturier, tapissier, restaurateur de meubles, agent de sécurité… Que s’est-il passé ?

Mamadou Cissé : En France, je me suis installé chez mon jeune oncle pour les études, mais malheureusement je n’ai pas eu la chance parce que le tonton avait beaucoup d’enfants. Il m’a payé quelques années d’études et puis, je ne pouvais plus continuer. J’ai donc commencé à travailler. J’ai fait tous les petits boulots que vous avez cités et j’ai fini en tant qu’agent de sécurité jusqu’à ma retraite.   

Quant à mes dessins, ils ont été détruits dès mon arrivée par mes cousins. Ils ne comprenaient pas que je puisse m’adonner à une telle pratique. Cela m’avait sérieusement perturbé et convaincu de chercher une autre voie.


Asakan : Comment êtes-vous revenu par la suite à la pratique artistique ?

Mamadou Cissé : J’étais agent de sécurité de nuit à ce moment-là dans un site où j’étais silencieux pendant des heures sans que personne ne vienne me parler et je ne pouvais pas dormir non plus. Alors, j’ai essayé différentes façons de tenir debout, Certains collègues étaient dans leurs ordinateurs, d’autres collègues faisaient de la lecture mais tout ça m’assommait plutôt. D’où, j’ai essayé de reproduire un soir une carte postale que j’avais sur moi et qui représentait le pont de Normandie.

Au début, ce n’était pas tellement terrible. Mais au fur et à mesure, je me suis amélioré et j’ai commencé à faire des plans de villes. Chaque fois que je dessinais, les collègues qui voyaient disaient que c’était superbe. Quand je rentrais, mes enfants et ma femme demandaient à voir aussi ce que j’avais fait dans la nuit, ensuite tout s’est mis en place prodigieusement.


Asakan : Et justement, le déclic grâce à votre femme, Zeynabou Cissé, et à Marcel Lubac, alors commissaire d’exposition au sein de l’espace Chaillioux de la Maison d’Art Contemporain (MAC) de la ville de Fresnes, où votre femme était secrétaire…

Mamadou Cissé : Oui, c’est allé tellement vite. Ma femme était secrétaire à l’Espace Chaillioux. Elle a parlé de mon travail à Marcel Lubac, un directeur sympa, qui m’a donné ma chance après avoir vu un ensemble de 28 feuilles A3 de la ville de Ziguinchor où j’ai grandi  se suivaient l’une après l’autre. Je crois que j’ai eu ma première exposition dans son centre en 2007 et tout a été acheté par The Museum of Everything de Londres. Les choses se sont par la suite enchainées en France, en Allemagne, et au Sénégal. Je suis aujourd’hui dans la Collection de la Fondation Cartier pour l’art contemporain, celle de BIC ou encore de la Fondation Blachère, ainsi qu’exposé dans des musées prestigieux. J’ai également collaboré avec la marque Hermès. En fait, je ne peux pas me plaindre, je fais mon petit bonhomme de chemin. En même temps, j’estime qu’il me reste beaucoup à créer et à faire pour le monde, au moins 30% encore.


Asakan : Vous aurez effectivement 70 ans bientôt. A ce niveau, l’âge est-il un avantage ou inconvénient pour vous ?

Mamadou Cissé : Je pense que c’est un avantage parce qu’on a plus le temps de réfléchir, on est plus posé et rien ne se met plus au travers du chemin.


Asakan : Ce qui est surtout étonnant et passionnant dans votre parcours, c’est 22 ans après que vous ayez recommencé à dessiner… Et si le succès n’avait pas été au rendez-vous ?

Mamadou Cissé : J’aurais continué à faire ce que je fais. L’art est une passion qui m’a toujours accompagné et même dans les moments où j’en ai été parfois le plus éloigné. Et puis, c’était comme un jeu, c’est-à dire que je m’amusais à créer mes villes. J’essayais de transposer mes rêves de voyageurs. En ce moment, je ne peux pas rester sans griffonner, sans dessiner, je suis tellement passionné. En cela, aujourd’hui, je suis très fier de moi et du chemin parcouru.


Mamadou Cissé, « New Oriental », 2013
Feutre, stylo BIC et gel sur papier, 70 x 70 cm
© Photo : Mona Awad Courtesy de la Galerie CHRISTOPHE PERSON

Asakan : Avec ce succès retentissant, comment arrivez-vous à travailler aujourd’hui? Quels matériaux utilisez-vous ?

Mamadou Cissé : Comme à mes débuts, je crée mes villes colorées avec des crayons, stylos et des feutres. Il y a tellement d’évolution sur les feutres. Il y a des feutres de qualité et des feutres qui résistent à l’eau et à la lumière et qui font que mon travail à cette beauté cathartique authentique. Je fais également beaucoup plus de grands formats actuellement.


Asakan : De même, travaillez-vous toujours en fonction d’une illustration, d’un détail aperçu dans un magazine, d’un objet trouvé très souvent une carte postale ou de souvenirs de vos voyages est-il primordial dans votre démarche ?

Mamadou Cissé : Non, c’était avant que je travaillais en fonction de cartes postales et de détails perçus ici et là.J’ai repris alors de nombreuses villes (Paris, New-York, Chicago, Londres, Bruxelles, Genève, Tokyo, Pékin, Hong Kong, Berlin, Singapour, Dakar, Lagos, Le Caire, Tunis et Casablanca) dont je me souvenais de retour de mes voyages et que je projetais au futur. Car, pour moi, quand je dessine une ville, c’est pour la projeter au moins 20 ans après. Et là, maintenant, je crée des villes sorties essentiellement de mon imagination et auxquelles je donne des noms de mes enfants, femme et petits-enfants. Mais ce sont toujours des villes en mouvement, vues du ciel où axes routiers et fluviaux s’entrecroisent dans un jeu de perspectives savamment construit qui donnent naissance à une trame de motifs proche de l’abstraction.


Mamadou Cissé, « Sans Titre », 2021.
Feutre, stylo BIC et gel sur papier, 24 x 34 cm
© Photo : François Mallet Courtesy de la Galerie CHRISTOPHE PERSON

Asakan : Pourquoi cette obsession pour la ville et rien que la ville ?

Mamadou Cissé : La ville est une expérience qui me passionne. J’ai beaucoup voyagé dans des villes africaines, américaines et, bien sûr, européennes. Je les trouve très inspirante dans ce qu’elles disent de l’humain que nous sommes et dans leurs contrastes, énergies, complexités, ombres et lumières. En dessinant ces villes, j’affirme ma foi dans le progrès et la modernité. Si les villes ont toujours existé, elles sont de plus en plus pensées esthétiquement et fonctionnellement. Il appartient aussi aux citoyens de s’investir dans leurs villes et j’espère que les gens pourront vraiment se prononcer quand il juge un projet bien ou mal, sans pour autant se ranger dans la négation automatique de tous les projets de leurs villes.


Mamadou Cissé, « Sans Titre », 2022.
Feutre, stylo BIC et gel sur papier, 24 x 34 cm
© Photo : François Mallet Courtesy de la Galerie CHRISTOPHE PERSON

Asakan : Que pensez-vous précisément des villes africaines ?

Mamadou Cissé : Les villes africaines ont tendance à s’étendre. Ce sont des villes horizontales. Si je prends l’exemple de Dakar, vous savez dans les années 1960 à 80, Dakar et Rufisque étaient deux grandes villes. Mais aujourd’hui, Rufisque est devenue une banlieue de Dakar. Thiès et Mbour risquent de devenir pareil dans quelques années et ainsi de suite sans qu’on sache où cela va s’arrêter. Mon travail invite les Africains à ne pas reproduire les erreurs de l’Europe et à repenser cette nécessité d’une meilleure gestion de nos espaces urbains.


Asakan : La Galerie Christophe Person qui vous représente propose, du 29 janvier au 1er février, votre solo show à l’édition 2026 de la foire Art Genève. Que souhaitez-vous que les gens puissent y retenir de votre travail ?

Mamadou Cissé : Je souhaite que les gens perçoivent mon travail de manière poétique et immersive comme une vraie expérience urbaine. Je veux que quand ils regardent mes œuvres, qu’ils s’y plongent, se promènent dans leurs rues ou au bord de l’eau, prennent des transports, s’amusent, vivent leurs vies. Je veux les amener à réfléchir à leur idéal de ville pour eux et leurs familles, ainsi que sur leurs capacités à cohabiter ensemble dans la joie, la paix et le respect de la nature. Je veux les amener à se poser des questions qui dépassent la forme et interrogent notre for intérieur.


Mamadou Cissé, « Welcome to Saré MC », 2025.
Feutre, stylo BIC et gel sur papier, 70 x 100 cm
© Photo : Mona Awad Courtesy de la Galerie CHRISTOPHE PERSON
Mamadou Cissé, « MC City et ses dômes N°2 », 2025.
Feutre, stylo BIC et gel sur papier, 40 x 60 cm
© Photo : Mona Awad Courtesy de la Galerie CHRISTOPHE PERSON

Asakan : L’art est-il si important dans nos vies ?

Mamadou Cissé : Je suis passionné de voyage et d’art. Dans l’un ou l’autre des deux cas, c’est un mode de vie, une manière d’être et de faire communauté. Je dirais que l’art est important quand il est vrai, sincère.


Asakan : Pour finir, avez-vous des conseils à l’endroit des plus jeunes ?

Mamadou Cissé : Il n’a que le travail qui paie.

J’ajouterai aussi qu’il faut écouter les anciens, ceux qui ont déjà de nombreuses années de pratiques artistiques derrière eux et dont nous avons la chance qu’ils soient encore dans ce monde.

Mamadou Cissé  – Art Genève 2026
Stand D25 – Palexpo, Genève
Du jeudi 29 janvier au dimanche 1er février 2026
Vernissage le mercredi 28 janvier à partir de 14h (sur invitation)
Si vous souhaitez recevoir une invitation, contacter : info@christopheperson.com
Plus d’infos : christopheperson.com

La Rédaction.

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