La 3e Edition de la Biennale de Sculpture de Ouagadougou (BISO 2023) a été inaugurée le 4 octobre dans la capitale du Burkina-Faso. Dans une analyse sans complaisance, M. Lucien Humbert, notre contributeur à Ouaga, porte un regard acéré sur l’édition 2023 qui se tient jusqu’au 8 novembre prochain.

On dit parfois que le hasard fait bien les choses, et parfois on nie l’existence du hasard. Il est plus vraisemblable que notre imaginaire lie les événements selon nos émotions et tisse un récit de l’enchaînement de ce qui aurait pu rester des « faits divers ».
Tout part du choix des organisateurs de la BISO de proposer Le Feu des origines d’Emmanuel Dongala (né en République Centrafricaine et de nationalité du Congo Brazzaville) comme récit de référence pour les artistes de la nouvelle édition.
Le texte « convenu » retenu pour la publicité de la vente du livre attire l’attention sur un récit de colonisation principalement, sans que les tenants et aboutissants soient très clairs. L’étude de Kareseka Kavwahirehin de la République Démocratique du Congo et professeur d’université à Ottawa, atteste que le propos est beaucoup plus riche : « Cet article montre comment, en écrivant Le feu des origines dans lequel la trajectoire du personnage principal est à la fois figuration de l’histoire des sociétés africaines et représentation de la manière dont les mutations des systèmes de savoir et de croyances se sont effectuées au cours de cette même histoire, l’auteur réfléchit à la manière dont est vécu le conflit des anciennes et des nouvelles conceptions du monde ou du savoir et aux enjeux tant politiques que métaphysiques du remplacement des anciennes structures de la pensée par de nouvelles théories ou pratiques scientifiques et techniques. ».
Plus tard, l’Institut Français de Ouagadougou étant fermé, le choix de lieu d’exposition de l’édition 2023 de la BISO s’est orienté vers le bâtiment du Siège du Fespaco qui n’a jamais été achevé, des incendies à répétition attestant de la colère des génies des lieux.
Ce bâtiment fut superbement révélé aux yeux des festivaliers du Fespaco, avec le film de Issiaka Konaté « Hakiliitan ». L’écriture de ce film, jamais commercialisé, aussi éloigné des codes en vogue dans la capitale du Fespaco, que le sont les Arts Plastiques dans la société Burkinabé– est très innovante par rapport aux écritures habituelles de l’Afrique francophone subsaharienne. Elle se lit comme on aborde une œuvre d’Arts Plastiques justement, une performance de l’artiste Michel Battle en constituant un épisode. Il s’agit de l’histoire d’un enseignant en art cinématographique, obsédé par l’angoisse des pertes de mémoires, le film croisant l’histoire de la destruction de bobines de films du Fespaco par l’inondation de 2009, l’histoire amoureuse de l’enseignant et d’une de ses étudiantes marquée du sceau du serment devant les traditions sacrées quand la maladie, un accident, sont susceptibles de nous faire perdre la mémoire de nos serments…. Les supports matériels et techniques des archives humaines sont mis en scène (bobines, de film, outils numériques …). Le film de Issiaka Konaté fait surgir, dans les vestiges du bâtiment incendié, des apparitions qui troublent l’enseignant qui en perd la raison, et …la vie. C’est dans cet espace magnifique et magique que s’exposent les 19 artistes sélectionnés par la BISO 2023.

Pouvait-on imaginer mieux que cette rencontre des récits de l’écrivain Dongala questionnant les rapports entre savoirs traditionnels et nouveaux savoirs, qui feront le futur, et ce mythe du Fespaco troublé par un monde invisible qu’on dérangerait et qui se rappellerait aux humains ? Magie des imaginaires artistiques qui affluent et trouvent comme naturellement – en réalité puisant de la puissance d’évocation, de sens, dans la vision scénographique de Amandine TOCHON- …. les lieux retrouvent du souffle et reprenant vie à leur tour.
Les traces de cendres, les fers à béton mis à nus, les volutes d’escaliers se font complices d’un rendez-vous « hors du commun ».

Commence alors le récit des créateurs d’aujourd’hui, à la croisée d’un monde qui se meurt et de l’aspiration à l’aurore d’un nouveau monde …. De légendes, et de récits historiques emmêlés.
« Hakilitan » (le film d’Issiaka Konaté) brodait l’imaginaire d’une disparition du Monde, du moins de sa mémoire, en évoquant l’inondation de 2009 et les incendies mystérieux qui font la légende de ce siège de la fiction cinématographique panafricain.
« Comme par hasard », Barthélemy TOGUO, président du Jury de l’édition 2023 de la BISO, a investi le soubassement des gradins avec un océan de bassines d’eau d’où émergent des silures géants en bronze. Et lors de la soirée de lancement des festivités de la biennale, il a choisi de s’immerger dans un tonneau d’eau sur la scène, et d’absorber une grande bouteille d’eau minérale, par lentes gorgées rythmées par la complainte d’une griotte.
Gauz, l’écrivain ivoirien, était membre du jury. Mais faute de critères affirmant l’importance qui aurait pu exister d’un lien créatif entre le roman de référence (Le Feu des Origines) et les attentes artistiques possibles de l’édition 2023, il n’est pas évident que la sélection initiale des artistes, leur travail en résidence et la sélection du jury se soient inscrits dans une inspiration personnelle du roman.

Si Sébastien BOKO (Bénin) y fait assez précisément référence, les artistes Martiniquais, par exemple, ont plutôt affirmé habiter des horizons océaniques. Le thème du processus de création est le plus souvent évoqué de façons diverses. L’artiste Koffi Mens, quant à lui, exposé seul à l’extérieur du Siège « originel » du Fespaco, a plus mis l’accent sur un ressentiment post-colonial difficile à assumer. Et son œuvre peut se voir comme une embarcation retournée au-dessus des cadavres de naufragés …loin de toutes mers et d’océans, au cœur du Sahel.

La BISO par cette édition s’affirme majestueusement. Elle donne envie de conserver « en l’état » ces vestiges de bâtiment inspirant du Fespaco, et de relever néanmoins le défi de produire du « sens culturel » dans la rencontre entre les arts, dans la mixité artistique et sociale, dans une synergie à trouver entre un IN (internationalement plus ouvert) et un OFF (ancré dans le local mais inspiré et nourri par le creuset de dynamique artistique du IN).
Je suis personnellement convaincu par cette édition que l’investissement plus étendu dans la démarche/posture scénographique peut constituer le fil de la production de sens pour réunir les différents « milieux » artistiques et sociaux dans la reconnaissance fécondante de l’Altérité. Débat de représentations de sens (littérature/Arts Plastiques) ; visites pour non-initiés …
Biennale de Sculpture de Ouagadougou – BISO 2023
Jusqu’au 8 novembre 2023 à Ouagadougou
+ d’infos : ici
Lucien Humbert.