Dakar: Retour sur l’entretien exclusif avec El Hadji Malick Ndiaye, Directeur Artistique de la Biennale de Dakar 2022

La quinzième édition de la Biennale de l’Art Africain Contemporain de Dakar se tiendra en mai 2024 sauf coup de théâtre. Car en 2024, il y aura les élections présidentielles à haut risque au Sénégal où on se demande encore partira-t-il ou ne partira-t-il pas ? De même, si l’appel à candidatures est enfin lancé, beaucoup de faits ne sont pas de nature à rassurer comme par exemple le manque de Directeur Artistique à moins d’un an de la manifestation, l’absence de thématique ou encore une programmation qui se fait attendre. Pour d’aucuns, cela suffit pour qu’il n’est point de Biennale de Dakar l’année prochaine surtout quand on sait que le Secrétariat Général de la Biennale n’a toujours pas rendu public le bilan de sa gestion de la quatorzième édition. Pour d’autres, dont manifestement le Secrétariat Général de la Biennale, le temps est passé et il faut essayer de sauvegarder ce qui est possible. Face à ces deux camps, il y a plus que jamais matière à réflexion.

En décembre dernier, nous avions eu un entretien exclusif avec le Directeur Artistique de la Biennale de Dakar 2022. Retour intégral sur cette interview qu’il nous a accordée sans langue de bois sur son parcours, la direction artistique de la 14e de la Biennale de Dakar et sa vision globale de l’histoire de l’art en Afrique afin que chacun puisse tirer les enseignements nécessaires. Mais avant, pour ceux qui ne découvre l’homme que maintenant, El Hadji Malick Ndiaye est Conservateur du musée Théodore Monod d’art africain, enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et historien de l’art. Il est est également depuis quelques années l’une des voix importantes de l’art sur le continent africain.

Photo portrait El Hadji Malick Ndiaye. Crédit : Biennale de Dakar

Asakan : Bonjour El Hadji Malick Ndiaye, je vous remercie d’avoir accepté cet entretien. Parlez-nous de vous et de votre parcours en tant qu’historien de l’art et commissaire d’exposition ?

El Hadji Malick Ndiaye : Merci à vous d’avoir pris l’initiative d’organiser cette rencontre. Je viens des lettres, ma formation universitaire a commencé à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar où j’ai fait les Lettres Modernes. En lettres modernes à la licence, il y avait une spécialité qu’on appelait « Esthétiques » et dans cette spécialité, on apprenait le théâtre, le conte, l’esthétique des genres et on faisait des travaux sur les arts visuels ; etc. C’est ce que j’ai fait. En maitrise, j’ai fait mon mémoire sur Les formes dans la sculpture d’Ousmane Sow. Il fallait aller voir Ousmane Sow tout le temps, faire beaucoup d’enquêtes sur les matériaux qu’il utilisait, sur son travail. J’ai fait une lecture décoloniale avant l’heure parce qu’à l’époque on le comparait à Auguste Rodin ou Antoine Bourdelle. Ensuite j’ai fait mon DEA (diplôme d’études approfondies) l’équivalent aujourd’hui du Master 2. Mais cette fois, j’ai soutenu sur la sémiotique de l’image en prenant comme exemple la pièce « La mort de Custer » dans la série Little Big Horn qu’il avait exposée sur le Pont des Arts, à Paris, en 1998.

Maintenant, comme j’étais impliqué dans l’Association Internationale des Critiques d’art, lors d’un symposium en 2003 à Douta Seck, j’ai rencontré le sociologue Jacques Leenhardt et Jean-Marc Poinsot qui, par l’entremise de mon professeur à l’époque Ndiaye Diadji et du secrétaire général de la Biennale M. Ousseynou Wade, m’ont proposé une bourse pour que j’aille à l’Institut National d’Histoire de l’Art à Paris. Quand j’y arrive en 2004, je travaille dans le programme Art et Mondialisation avant de m’inscrire dès la deuxième année en thèse Histoire de l’art à Rennes 2. J’ai fait ma thèse sur les Arts contemporains africains et les enjeux du débat critique post-colonial. A l’époque, j’étais ainsi déjà dans deux axes : l’art contemporain et la décolonialité. Deux sujets qui de loin n’étaient pas encore discutés en France comme ils le sont aujourd’hui.

Cependant avant même de soutenir la thèse, j’ai fait un concours pour rentrer à l’Institut national du Patrimoine. Ce qui fait que j’ai deux diplômes : un diplôme scientifique en histoire de l’art et un diplôme professionnel en tant que conservateur du patrimoine. Après quoi, j’ai postulé pour un postdoc au Labex C.A.P (Création, Arts, Patrimoine) où j’ai fait un an et c’est à la fin de cette expérience que j’ai décidé de rentrer au Sénégal. Quand je suis rentré fin 2013 — début 2014, au bout de quelques mois j’ai intégré l’Institut Fondamental d’Afrique Noire (IFAN/CAD) en tant qu’enseignant-chercheur. Puis, comme je suis aussi conservateur, j’ai commencé à exercer bénévolement le rôle de conservateur du Musée Théodore Monod d’art africain.

J’organise ma toute première exposition aux Manufactures sénégalaises des arts décoratifs de Thiès, intitulé « carrefour des générations » en 2002. Elle regroupait trois artistes émergents issus des « aquarelles de Thiès » à savoir Baye Ly, le collectif Dioss et Issa et trois artistes confirmés : Papa Ibra Tall, Abdoulaye Ndiaye Thiossane et Samba Ly. En France, la première exposition que j’ai organisée, c’était « Chroniques urbaines » à la MJC de Grésilles à Dijon avec le sculpteur Diadji Diop et le photographe Omar Diallo. En 2014, la Direction du patrimoine culturel me confie la Collection Iba Ndiaye que j’ai présentée à Saint Louis dans le cadre de la Biennale de Dakar de la même année. Et depuis lors, j’ai fait de multiples expositions au musée Théodore Monod, à la Galerie nationale, au musée des civilisations noires jusqu’à l’exposition Picasso à Dakar : 1972–2022, ouverte le 1 avril juste avant la Biennale, au Musée des Civilisations Noires et jusqu’à la quatorzième édition de la Biennale de Dakar que j’ai dirigée depuis 2019. Car il faut rappeler qu’elle devait se tenir en 2020 et a été annulée à cause de la pandémie. Actuellement, je présente les œuvres du photographe allemand Dieter Nuhr au Musée Théodore Monod d’art africain et je cosigne une exposition sur Dakar66 pour la réouverture du Grand Palais en 2025 à Paris. Je suis également sur d’autres projets au Sénégal et à l’étranger. Même si je viens de l’art contemporain, j’aime beaucoup créer des connexions avec l’Histoire et avec la diversité des patrimoines du passé.

Asakan : En tant que Directeur artistique de la Biennale de Dakar, quelles sont vos actions les plus fortes ?

El Hadji Malick Ndiaye : L’action la plus forte je dirai pendant cette biennale de Dakar, c’était de sortir la biennale des quatre murs et de l’amener sur la Corniche Ouest de la ville. C’est quelque chose qui ne se faisait pas et que j’ai ajouté. Parce que les Biennales se répètent en fait. On a des expositions, des commissaires invités, des pavillons nationaux… Mais il y avait quelque chose qui manquait : les acteurs étaient presque les mêmes et le public ne s’élargissait pas alors qu’à côté il y a des Dakarois qui ne savaient même pas ce que c’est que la Biennale de Dakar. Je me suis dit qu’on va donc créer deux projets : un projet qui est dénommé « Synapses » et un autre qui s’intitule « Doxantu ».

Doxantu invitait les artistes et des créateurs à réaliser des œuvres monumentales dont les thématiques seront accessibles à tous sur la Corniche Ouest. Synapses consistait à développer une myriade de projets à l’intérieur de Dakar qui ne collent avec aucun lieu habituel où la biennale a coutume de se dérouler. Des deux projets, le Doxantu a eu plus de succès mais j’espère que ces projets vont continuer car il est important que la Biennale revienne à ses fondamentaux et reste une fête populaire.

Doxantu Crédit : Fatma Esma Arslan/Anadolu Agency via Getty Images)

Asakan : Et comment pensez-vous que le public a réagi à ces actions ?

El Hadji Malick Ndiaye : C’est un succès extraordinaire. Non seulement les gens se promenaient en famille pour aller à la Corniche Ouest, mais pour la première fois des jeunes étudiants se donnaient le mot pour le projet Doxantu. Il faut ajouter qu’au sein de l’Université même, ce projet était présent grâce à l’œuvre de l’artiste Ousmane Dia et à son Projet spécial en face de la Bibliothèque universitaire. Par contre, pour les autres activités de la Biennale, ces étudiants n’en savaient toujours rien. Pour moi, c’a été un indicateur comme quoi tant que l’art restera entre les quatre murs, ce seront toujours les mêmes qui iront visiter ces espaces.

Asakan: Il a été noté des couacs au cours de cette 14ème Biennale de Dakar. Beaucoup incriminent le Secrétariat Général de la Biennale. Pour d’autres, tout est de votre faute. Quel bilan avez-vous personnellement fait ? Quelles relations avez-vous avec les artistes de l’Exposition officielle ?

El Hadji Malick Ndiaye : Il y a une différence de compétence que le public doit comprendre entre le rôle du Directeur artistique (DA) et celui du Secrétariat général de la biennale (SG) qui travaillent en collaboration. Les artistes sont proposés par le DA de la Biennale. Le SG accepte les propositions en leur envoyant chacun une lettre pour officiellement les inviter et signer un contrat avec eux. Donc artistiquement, c’est le DA qui invite mais administrativement, c’est le SG qui le fait au nom de l’État du Sénégal. Ainsi une fois que le DA a fait son choix, il ne dispose pas d’un bureau, ni d’un budget, ni d’équipes techniques pour gérer la programmation de la biennale, ça c’est le rôle du SG de la biennale qui détient les moyens financiers et qui passe les marchés et les contrats. Par contre son rôle en tant que DA, c’est d’être le commissaire de l’ensemble, de donner une vision, du contenu, superviser, orienter et organiser le travail artistique. Cependant, les ressources pour acheter des billets d’avion, les frais d’hôtel de l’artiste, ses perdiems, la sécurité des lieux, le transport des œuvres, les assurances, les équipes de nettoyage, les différentes logistiques jusqu’à la communication globale de l’évènement sont du ressort du Secrétariat Général qui dispose de plusieurs commissions dont certains présidents sont retenus en accord avec le DA comme c’est le cas du colloque scientifique. Certaines de ces Commissions prennent la feuille de route du DA pour la mettre en œuvre, mais paradoxalement, elles ne dépendent pas du DA, elles rendent compte au SG. Pour les commissaires invités, c’est le DA qui les invite, la Biennale prend en charge leurs frais d’avion et de séjour, il leur revient en retour de mobiliser les ressources pour leurs projets. Le DA est là pour les accompagner et être un lien si les choses bloquent avec le secrétariat général de la Biennale. C’est cette différence qu’il faut faire pour comprendre les limites du pouvoir du Directeur artistique. Soit dit en passant, et pour l’avoir vécu, je suis convaincu que c’est un procédé auquel il faut apporter des modifications.

Alors évidemment, j’ai un bilan mitigé parce que j’ai eu beaucoup de retours positifs et beaucoup de retours négatifs qui ont porté sur le pilotage institutionnel de la Biennale de Dakar. Au point de vue artistique, le travail qui a été fait, tout le monde l’a salué. Il y a une nouvelle génération d’artistes que le public connaissait très peu et que j’ai mis en contact avec de grosses pointures pour que la Biennale réponde encore une fois à ses fondamentaux car on avait l’impression que la Biennale de Dakar était devenue une biennale des stars. J’ai voulu que la Biennale de Dakar redevienne une biennale qui légitime. Une biennale qui révèle et de ce point de vue, au regard de la programmation artistique, Dakar fut un fête.

Pour l’autre aspect, avec les retours négatifs, j’ai suivi les pétitions et les collectifs montés pour décrier la gestion institutionnelle de la Biennale. C’est dommage car l’État du Sénégal a fait beaucoup d’efforts pour donner à cette structure les moyens de sa politique en augmentant à deux éditions consécutives son budget. Et tout ce que je peux demander, c’est que la Biennale dialogue avec les acteurs et fasse un bilan critique sérieux. La grogne des artistes est un indicateur qui doit nous permettre de corriger les erreurs et de redresser la barre. Là où il y a eu des fautes, qu’on fasse le bilan pour voir dans quelles mesures on peut aller de l’avant tous ensembles. Nous devons nous parler franchement pour nous dire où est-ce que nous voulons amener la Biennale et qu’est-ce qu’une Biennale d’art dans le XXIe siècle ; voir comment apporter une assistance non pas exhaustive mais satisfaisante aux artistes du IN pour mieux organiser leur voyage et leur séjour ainsi qu’aux nouvelles catégories qui se sont ajoutées (commissaires invités, projets spéciaux, pavillons nationaux, Doxantu) car quelques insatisfactions viennent aussi de ces catégories qui n’existaient pas dans le projet de la biennale au départ.

Asakan: Les artistes étaient présents dès la première Edition de la Biennale de Dakar et pourtant, ils ont eu aussi à se plaindre notamment sur la brièveté de leurs séjours ?

El Hadji Malick Ndiaye: C’est la première fois que cela arrive et je l’ai dénoncé à plusieurs reprises. Un artiste qui est sélectionné pour une biennale ne vient pas comme un livreur de pizza. Il vient pour participer à la biennale, rencontrer des personnes, jeter les bases de futurs projets ; il ne vient pas pour faire son œuvre et le lendemain, il est à nouveau dans l’avion. Non. La manière dont doit être gérée les billets d’avion doit être très intelligente et adaptée à une biennale internationale dans un monde culturel en mutation.

Le management dans le monde de l’art est également une chose à part. Il est lié à une sociologie, un espace, à des circonstances et à des contextes spécifiques. Dans ce milieu, la connaissance du secteur est indispensable pour une bonne réussite.

Asakan : Vous aviez déclaré que la 14e édition de la Biennale de Dakar nous invite à forger de nouvelles mythologies et réviser nos protocoles de recherche et d’appréhension du réel. Avez-vous l’impression d’y être arrivé ?

El Hadji Malick Ndiaye : Je pense que notre potentiel aujourd’hui et pour le futur, — et ça le monde entier l’a compris — c’est la culture. De plus en plus, il y a des industries culturelles et créatives qui se développent sur le continent mais économiquement ce n’est pas encore viable et on est encore très loin du but. C’est un secteur qui demande beaucoup d’investissements, de structurations pour véritablement générer l’économie qui est à sa mesure. La Biennale de Dakar est un exemple. Elle apporte beaucoup de ressources à l’État du Sénégal et également aux acteurs qui y ont participé. En plus des revenus, une biennale crée du talent et un développement humain.

Donc pour revenir à votre question, oui cette biennale nous a permis de revisiter beaucoup de méthodologies. Si je prends le seul exemple des « Restes Suprêmes », la question des restitutions a été traduite, de manière extraordinaire, en objets, en images, en actes, en paroles, en gestes et en danses, par Nathalie Vairac et Dorcy Rugamba avec un public qui excède le public qu’on a généralement dans les colloques scientifiques et les expositions. Je pense que cette 14e édition de la Biennale de Dakar, de manière humble, fut un succès artistique et scientifique. En plus, comme c’était la première biennale post pandémie, avec son concept qui, pour la première fois était traduite dans une langue africaine, a atteint ses objectifs. Mais le travail reste à faire et d’autres vont continuer le job.

Les Restes Suprêmes, Nathalie Vairac et Dorcy Rugamba

Asakan : Donc vous ne serez pas le directeur artistique de la Biennale de Dakar 2024 ?El Hadji Malick Ndiaye : Non. Un directeur artistique ne doit pas être directeur ad vitam aeternam. De la même manière que la biennale est une plateforme d’émergence et de révélation des artistes contemporains d’Afrique et de sa diaspora, je souhaite aussi qu’elle le soit pour les commissaires du continent.

Asakan : Que pouvez-vous dire de l’avenir de la Biennale de l’Art Africain Contemporain de Dakar ?

El Hadji Malick Ndiaye : Je suis très optimiste pour la Biennale de Dakar parce que c’est une biennale résiliente, une biennale soutenue de manière constante par l’État du Sénégal et une biennale qui est principalement portée par les acteurs africains venant de tout le continent et de sa diaspora. J’espère que les équipes qui vont venir vont renforcer les initiatives de la 14e édition et continuer à porter ce merveilleux Dak’Art comme l’une des biennales les plus importantes non pas seulement en Afrique mais dans le monde.

Asakan : Quel est le potentiel d’une biennale issue du continent africain dans le monde d’aujourd’hui ?

El Hadji Malick Ndiaye : Le potentiel d’une biennale c’est de stimuler la création, favoriser l’économie partant de la culture, ouvrir des champs du possible sur notre vision du monde et éclairer notre Histoire de l’art. Elle nous aide à impulser des dynamiques à cette dernière, donner des orientations en faisant périodiquement un bilan du travail créateur.

Propos recueillis par : Olaréwadjou Elvis LALEYE.

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