Expositions et événements
Ouagadougou : Exposition « Rupture », un monde en crise en question
Le Musée National du Burkina-Faso a ouvert ses portes depuis le 18 septembre dernier aux quatre grands artistes vivant dans le pays et à leurs regards sur la notion de « rupture ».

Ky Siriki
Sawadogo Christophe
Ouedraogo Nyaba
Traoré Abou
La question leur a été posée : « quelle « Rupture » ?
Ces artistes renommés auront-ils échangé leurs pratiques artistiques ? Les questions se pressent avant que la salle d’exposition ne s’ouvre.
On a entendu : « Rupture = Continuité », comme le présent sépare et lie à la fois le passé et le futur.
Ky Siriki aura suggéré que la question devrait s’adresser aux jeunes artistes.
Ils témoignent : « transmission et création »
Les portes s’ouvrent …
Nous sommes saisis d’emblée par la densité artistique qui habite la salle Jean Rouch, et il est difficile de se détourner de la scénographie pour lire les quatre présentations de la pensée de « Rupture » de nos grands artistes.
« Les larmes du Pélican » de Ky Siriki occupe le centre de l’espace, jusqu’au plafond, très haut. Chevrons brûlés du bar « le Pélican » de Dapoya … renaissant artistiquement de leurs cendres, porteurs des larmes du propriétaire éploré et « habités » d’une nouvelle forme de vie.
A côté, Ky Siriki présente une œuvre très didactique (voire, discursive) sur la mémoire vivante de Norbert Zongo dont l’assassinat n’a pas encore été jugé : «Plume brisée d’un cerveau brillant ».
Le journal « L’Indépendant » représenté dans l’œuvre de KY Siriki est l’arme du journaliste à l’image du « Tata » géant, bâti par Samory Toure pour arrêter la progression de l’armée française. D’où la reprise de la devise de Samory Touré par Norbert Zongo « Bory bana » (« La course est terminée ») lors du lancement de son journal.
Pour Christophe Sawadogo, « Rupture » de décline en :
« Excision » entre pratique traditionnelle et crime ;
« Transmission » ;
« Au tour de l’Afrique » (ou « Autour de l’Afrique ») ? Enigmatique ou didactique ? la carte du continent et des peuples, un peuple ? ;
« Conseil des sages » ;
« Le silence de la ville » suggérant l’éloignement de ce que le « Conseil des sages » représente ?…
« La vendeuse de poissons » est l’œuvre que je préfère artistiquement. Typique de l’art de l’artiste pour faire exister une présence, belle et puissante, non pas dans un dessin « fini » mais dans une sorte de feu d’artifice de couleurs composites unies dans un bleu superbe –ciel ou océan, ou nuit de nos rêves-, comme les lettres de l’alphabet dont Christophe Sawadogo a souvent fait des portraits de femme émergeant d’une sorte de puzzle. Cette œuvre témoigne, en quelque sorte, du cheminement stylistique d’un artiste en création, reconnaissable entre mille.
On soupèse, à l’œil, les œuvres de Abou Traoré. D’une beauté abstraite magistrale, elles sont « puissantes » de suggestivité. La matière du bronze irradie d’énergie. Elles disent en anneaux, maillons, bracelets, « menottes », articulés ou soudés, la résistance à la cassure, à la corrosion, à la rupture, elles sont « éternité » … solidité de valeurs énoncées en Dioula, en forme de dialogue entre traditions et modernité:
« Horonya », « la dignité, l’intégrité ». Proche de « Horoya », « la liberté, l’affranchissement » ;
« Tilé kun bo », » le côté où le soleil se lève » ;
« Djôrô », « tracé du chemin », rite d'initiation Lobi.
« Vigui-Vigui », « Rapidité »
Deux rouages dentés reliés comme des anneaux de chaîne pour évoquer l’action de secouer énergiquement, de faire bouger quelque chose censée être fixe, immuable…
« Â friguira » (et non AFRIGUIRA) : « Entremêlement » des anneaux de la rupture …
Nyaba Ouedraogo « confronte » deux séries de photographies d’Art :
- Des photos « abstraites », de la coiffe traditionnelle, en couleurs éclatantes. Coiffes de chef, « Pugla », sur une tête « effacée » ; coiffe traditionnelle d’homme du peuple.
Les traces du fruit du cotonnier, en dessin ou en photo, réunissent ces photographies de coiffes autour de l’idée de la même matière dont elles sont tissées.
La représentation et la légitimité du Pouvoir en questions.
LE PUGLA (BONNET)
Le Pugla, insigne des Naba, dépasse l’objet. Photographié de dos, il refuse l’individu pour mettre en avant la fonction. Le pouvoir coutumier apparaît alors comme une constructionrelationnelle : il n’existe que par le regard et la reconnaissance de la communauté.
Ces photographies interrogent la légitimité coutumière dans un monde traversé par la modernité, la mobilité sociale et la pluralité des autorités. Le Pugla, tressé de fibre et de coton est une métaphore des fils et filles qui tissent la société moaga dans la solidarité, le respect de la hiérarchie, etc.
Et des jeunes gens, villageois « traditionnels », un peu « fondus » dans le fond noir des photos, et dans l’immersion des reflets de la salle et de nous-mêmes dans le verre des encadrements, alors que le « piqué » des tirages photographiques leur confère une grande beauté : … présence artistique « irréelle ». Nous sommes à la fois devant et dans les images, devant et dans le questionnement de l’artiste.
Une exposition à ne pas manquer
Ces artistes créent en partageant du sens, en proposant des façons de regarder, donc de voir. Ils pensent leur art et nous invitent à penser, pour créer là où nous sommes.
Exposition « Rupture » avec Ky Siriki, Sawadogo Christophe Ouedraogo, Nyaba Ouedraogo et Traoré Abou au Musée National du Burkina-Faso, à Ouagadougou, jusqu’à fin octobre 2026
Lucien HUMBERT.
A propos des Artistes :
SIRIKI KY
Figure majeure de la sculpture contemporaine burkinabé, Siriki KY appartient à une génération d’artistes qui a contribué, dès les années 1980, à renouveler les pratiques sculpturales et a inscrire la création burkinabé dans les dynamiques de l’art contemporain africain et international.
A travers ces deux œuvres, Siriki KY inscrit la rupture dans des expériences concrètes de perte, de destruction et de disparition. Mais son travail ne s'arrête pas à la représentation du traumatisme. La matière devient un moyen de conserver les traces, de faire émerger la mémoire et de transformer absence en présence. La rupture apparait alors comme une fracture qui demeure active dans la conscience individuelle et collective.
CHRISTOPHE SAWADOGO
Né a Tikaré, Christophe Sawadogo développe depuis les années 1990 une oeuvre picturale nourrie par I’écriture, la poésie, la matière et l’observation attentive des transformations du monde contemporain.
L’eau, la sécheresse, les déplacements de populations, les migrations, les bouleversements urbains, les crises sanitaires et sécuritaires ou encore les transformations des territoires constituent autant de situations à partir desquelles l’artiste interroge les fragilités du monde contemporain. Pour l’artiste, les crises sécuritaires et sanitaires ont placé l’individu devant des choix parfois élémentaires mais fondamentaux: sortir ou rester, s’exposer ou se protéger, maintenir le lien ou prendre ses distances.
ABOU TRAORE
Né à Bobo Dioulasso, Abou Traoré est un sculpteur bronzier contemporain issu d’une longue tradition familiale de sculpteurs et de bronziers.
Dans le cadre de I'exposition « Rupture », la démarche d’Abou Traoré prend une résonance particulière. La rupture y est envisagée non comme une simple fracture mais comme une expérience humaine qui laisse une empreinte. Elle peut être silencieuse avant de devenir perceptible; elle peut séparer, mais aussi créer un espace nouveau. Entre ce qui disparaît et ce qui demeure, entre ce qui se termine et ce qui cherche à naitre, la faille devient un territoire de transformation.
NYABA LEON OUEDRAOGO
Nyaba Léon Ouedraogo s’inscrit dans une génération de photographes africains qui ont profondément renouvelé la façon de regarder, de raconter et de penser les réalités du continent.
Ainsi, la rupture ne signifie pas nécessairement disparition. Elle devient un espace de tension entre héritage et transformation, mémoire et présent, autorité et liberté. L’artiste invite à considérer la tradition, non comme une réalité figée, mais comme une matière vivante qui se réinterprète au contact du monde contemporain.
À lire également
Nigéria : La Lagos Biennial annonce la liste de ses artistes pour son édition 2026
En prélude à la cinquième édition de la Lagos Biennial, les Organisateurs ont dévoilé les artistes qui vont y participer.
Sénégal : La Biennale de Dakar a dévoilé les 75 artistes de son édition 2026
Fini les incertitudes et rumeurs de toutes sortes autour de la tenue de la 16e Biennale de l’art africain contemporain de Dakar. Elle se tiendra bel e…

Commentaires