Coup de cœur
Avec l’Artiste Pluridisciplinaire et Commissaire d’exposition Martiniquaise Karine Taïlamé
Née en Martinique et diplômée des Beaux-Arts de Martinique, Nice et Paris ainsi que de la Haute École de Joaillerie d’Aix-en-Provence, l’artiste Karine Taïlamé marque la scène caribéenne depuis les années 2008 avec un art profondément connecté à la nature et à son île natale. Peintre mais aussi dessinatrice, sculptrice et installatrice, elle considère que sa vocation est avant tout de célébrer la vie et d’apporter de la joie. Elle est notre Coup de Cœur.

Asakan : Pour commencer notre entretien, voulez-vous vous présenter ?
Karine Taïlamé : Je suis une artiste Caribéenne pluridisciplinaire, née en Martinique. Je me définis comme une peintre de la couleur et développe, depuis vingt ans, une pratique artistique qui conjugue peinture, sculpture, joaillerie, photographie et installation. À travers ces différents médiums, mon travail explore les dimensions esthétiques, sensibles et identitaires propres aux Caraïbes.
La nature en est le cœur, la transparence de l’océan, le jardin créole, les plantes médicinales, la lumière zénithale des tropiques sont une source inépuisable d’inspiration. Je ne les traite jamais comme de simples sujets : le végétal et le minéral sont chez moi une mémoire vivante de la Martinique. Je crée donc des œuvres qui rendent visible cet instant où la lumière devient une véritable poétique insulaire.
Ma réflexion porte sur la manière dont un lieu et sa luminosité peuvent contribuer à former une culture du regard. Dans cette approche, la pensée d’Édouard Glissant et son idée du Tout-monde m’accompagnent dans ma création : la Martinique devient un lieu de relation, où le singulier de l’île dialogue avec la pluralité du monde.
Et puis il y a la joie. Mon ami Robert Manscour, le grand maître verrier Martiniquais, m’a un jour appelée "la joie incarnée". J’aime beaucoup ce nom parce qu’il révèle de façon très juste mon intention : célébrer la beauté du vivant et faire du bien à travers mon art.

Karine Taïlamé, « Rainbow Filibo », 2024. Acrylique sur toile, 120 x 120 cm Courtesy de l’Artiste Crédit Photo: Jackie et Vianney Saintenoy
Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Et comment percevez-vous l’art contemporain ?
Karine: L’art est l’expression d’une émotion de l’artiste. Il naît d’un partage et crée avant tout une expérience de la rencontre de deux sensibilités qui se découvrent pour la première fois, puis qui se revoient et finissent par entretenir une relation. C’est une histoire d’amour entre l’artiste et le public et l’œuvre en est le trait d’union. Je crois profondément qu’une œuvre met à nu un artiste. C’est une relation intime, très personnelle qui met en résonance deux âmes.
Pour moi, une œuvre se lit comme on déguste un ananas. On commence par en éplucher l'écorce en écailles protectrices, avant d'en atteindre la chair délicieuse qui nourrit, apaise et soigne. Étymologiquement, pour désigner ce fruit exceptionnel, les Amérindiens doublaient le mot "nana nana" signifiant littéralement "le parfum des parfums".
J'aime ainsi penser que mon art agit comme une fragrance sur celui qui le regarde, comme une rémanence d’un souvenir qui touche le coeur, comme un baume qui apaise une inflammation cachée ou invisible, et lui redonne le sourire.
Je pense que "l’artiste crée ce qu’il est". Il ne peut pas tricher. L’oeuvre n’est pas simplement une production, c’est une partie de moi que j’accepte de partager.
L’art contemporain, je le perçois avant tout comme un espace de liberté, de questionnement et de rencontre. Il peut d’abord toucher, troubler, dénoncer, interroger, apaiser ou simplement provoquer une émotion. Et c’est peut-être cela qui m’intéresse le plus : créer cet espace de rencontre entre mon œuvre et celui qui la regarde.
Asakan: Quand avez-vous su que vous consacreriez votre vie à l’art?
Karine : Je crois que je n’ai jamais véritablement décidé de devenir artiste. L’art m’a choisie.
À quatre ans, un dimanche matin, mes parents se sont réveillés et m’ont retrouvée sur le lit superposé, en train de dessiner une immense fresque sur tout le mur. Ils ne l’ont d’ailleurs jamais repeint. C’était peut-être ma première œuvre in situ !
Mais plus sérieusement, je crois que cette anecdote dit quelque chose d’essentiel : l’art est une manière d’être avant même de mettre des mots dessus.
Mes souvenirs d’enfance ont beaucoup forgé mon regard. Les bains de mer dans l’eau transparente, les bonbons Filibo, les odeurs de vanille et mes pieds nus dans l’herbe mouillée du jardin créole, toutes ces petites choses deviennent avec le temps, une mémoire sensible.
Puis, cette sensibilité intuitive s’est transformé lors de mes études aux Ateliers de Sèvres, aux Beaux Arts, et à la Haute École de Joaillerie d’Aix en Provence en véritable pensée artistique.
J’ai traversé l’Atlantique en cargo Bananier lors d’une de mes résidences d’artistes. Cette expérience m’a profondément bouleversée par 360° de bleu entre ciel et mer, une unité parfaite. Étant totalement déconnectée du monde et des réseaux, j’ai appris à regarder autrement, à chercher l’essentiel, à comprendre que la couleur et la lumière formaient un seul et même langage.
Asakan : En tant qu’artiste, comment vous définiriez-vous ? Comment êtes-vous parvenue à la finalisation de votre empreinte ?
Karine : J’ai un rapport profond à la couleur, à la lumière et au vivant. Je peins une couleur qui "chante", qui "vibre", qui devient "matière émotionnelle".
Ma peinture possède sa propre musique. J’affectionne surtout l’idée que, dans une œuvre, le rapport des couleurs entre elles, l’organisation de l’espace et la composition, doivent être en harmonie… Rien n’est accessoire.
J’invite à regarder mes tableaux comme on regarde la mer. Je porte une attention constante aux jeux de transparence et d'opacité, aux effets atmosphériques et à la mémoire.
Ma peinture se construit lentement, par couches successives, lavis après lavis, une technique que j’appelle "les superpositions de la patience".
Mon empreinte s’est construite par fidélité à mes obsessions : la nature, la mer, la lumière.

Karine Taïlamé, « Envolée Caribéenne », 2024. Acrylique sur toile, 120 x 120 cm Courtesy de l’Artiste Crédit Photo : Jackie et Vianney Saintenoy

Karine Taïlamé, « Frisson d’or au matin », 2026. Acrylique sur toile, 120 x 120 cm Courtesy de l’Artiste Crédit Photo : Karine Taïlamé
Asakan: Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?
Karine : C’est une question difficile, car j’ai de nombreuses inspirations. En ce moment, je me nourrit du poème "Presque rien" de L’oiseau Noir qui peint avec ses mots la beauté du monde et touche mon cœur.
Je puise aussi régulièrement mon inspiration de l’oeuvre "Night Creature" d’Alvin Ailey. Ce ballet évoque un monde nocturne d’animaux, aux somptueux costumes à plumes éclatantes de couleurs qui nourrissent mon imaginaire.
Je suis une inconditionnelle de Claude Monet, notamment pour son travail sur la lumière, l’eau et les effets atmosphériques. Henri Matisse est également un essentiel pour moi. Dans ses Écrits et propos sur l'art, il disait notamment ceci et je l’ai fait mien : "La couleur existe en elle-même, possédant sa propre beauté ". Je suis chaque fois en émoi devant ses vitraux de la chapelle de Vence.
Le travail de Pierre Soulages m’interpelle pour une raison presque inverse avec son "noir lumière" bouleversant, où la lumière émerge par la matière. Je suis également très attachée au travail de Victor Anicet, son hommage à la mémoire des Amérindiens avec ses vitraux de la cathédrale Saint-Pierre est exceptionnel. Et puis, il y a Mark Rothko. Il disait qu’il ne peignait ni forme ni couleur, mais des émotions humaines fondamentales : la joie, la peur, l’extase, le tragique, la solitude. Ce qui m’émeut profondément dans son travail, c’est cette sensation que la couleur semble suspendue dans un espace-temps parallèle. Elle ne se donne pas simplement à regarder : elle nous enveloppe, nous absorbe.
Quant aux émotions que j’essaie de transcrire, je dirais simplement que "mes peintures parlent de beauté".
Naître sur une île, c’est en quelque sorte lui appartenir. Et même quand elle peut parfois donner des envies d’ailleurs, en revenant chez moi, je la trouve encore plus belle. Le fait d’être entourée d’eau, séparée des continents avec tout ce que cela implique, a façonné mon identité d’artiste qui s’est construite en partie autour de cette spécificité géographique. L’insularité provoque un rapport singulier à la nature. Une beauté flamboyante qui m’inspire et me transcende. Dans sa quête je questionne mon territoire, le temps, l’appartenance et la mémoire.

Karine Taïlamé, « Cosmos Luminescence », 2023. Acrylique sur toile, 150 x 150 cm Courtesy de l’Artiste Crédit Photo : Karine Taïlamé

Karine Taïlamé, « Madinina Beauty », 2013. Acrylique sur toile, 200 x 200 cm Courtesy de l’Artiste Crédit Photo : Jackie et Vianney Saintenoy

Karine Taïlamé, « Happy Ending », 2019. Acrylique sur toile, 120 x 120 cm Courtesy de l’Artiste Crédit Photo : Jackie et Vianney Saintenoy
Asakan: Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?
Karine: Le public me renvoie souvent l’image d’une artiste aux couleurs vibrantes, en anglais on appelle cela "bright color painter" et aussi celle d’une artiste qui apporte joie et apaisement. Je crois que cette joie infuse effectivement mes toiles. C’est une forme d’accomplissement qui compte énormément pour moi.
Le regard du milieu artistique s’est construit plus lentement, par sédimentation, un peu à l’image de ma technique picturale.
J’exerce depuis dix-huit ans et, depuis treize ans déjà, mes œuvres ont intégré la Collection permanente de la Fondation Clément (grande institution spécialisée dans l’art contemporain Caribéen), ce qui a constitué une reconnaissance institutionnelle importante dans mon parcours.
Aujourd’hui, mon travail est porté par deux galeries, à deux extrémités du globe : Seimandi & Leprieur Gallery à Santa Barbara, en Californie, et Sarto Galerie à Paris.

Karine Taïlamé, « Les Bougainvilliers N°1 », 2026. Acrylique sur toile, 213 x 108 cm Sarto Galerie Courtesy de l’Artiste Crédit Photo : Karine Taïlamé
Axel Rondouin dit souvent qu’un artiste est un « besogneux » : quelqu’un qui travaille sa technique sans relâche, parce que sans technique il n’y a pas d’œuvre qui dure. Et je me reconnais beaucoup dans cette idée. C’est précisément de cette exigence qu’est née ma technique des "superpositions de la patience".
D’autre part, j’ai eu l’honneur d’être nommée commissaire scientifique par le Musée Territorial du Wall House à Saint-Barthélemy et imaginé l’exposition "Martinique, cartographies intimes" qui s’est déroulée du 9 mai au 1 août 2026 à Gustavia. Cette exposition qui a réuni vingt-cinq artistes martiniquais pour la première fois au Wall House a connu un vif succès auprès du public et des institutions. Elle a contribué au rayonnement de l’art martiniquais à l’international et a vocation à devenir itinérante.
Asakan: Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art ?
Karine : Je leur dirais de ne surtout pas chercher à ressembler à quelqu’un d’autre qu’eux mêmes. Ne cherchez pas aussi à devenir un artiste connu mais plutôt cherchez à être un artiste remarquable.
Enfin, n’ayez pas peur de venir d’un petit territoire. Votre géographie peut être petite, mais votre imaginaire, lui, n’a aucune frontière.
Pour plus d’informations sur le travail de Karine Taïlamé, rendez-vous sur son site web https://www.karinetailame.com ou vous pouvez vous abonner à son compte Instagram @karine_tailame.
À lire également
Avec l’Artiste Dessinatrice Franco-Marocaine La Bulle
Ses dessins déformés aux figures souvent solitaires, suspendues dans un espace neutre, bousculent nos points de vue émotionnels sur ce que nous savons…
Avec l’Artiste et Curatrice Française Isabelle Arvers
Pionnière de l’art et des jeux vidéo en France ainsi que curatrice et peintre, Isabelle Arvers (née en 1972) ancre son travail à la croisée de l’art,…
Avec l’Artiste Peintre Française basée à Lausanne Violine Jacquot
Violine Jacquot, née et ayant grandi vers Besançon en France, est une artiste peintre autodidacte qui vit et travaille à Lausanne en Suisse. A l’insta…
Avec l’Artiste Designer d’origine martiniquaise basé à Abidjan Paul Moustapha Ledron
A tout juste 30 ans, Paul Ledron est un jeune designer aux influences culturelles caribéennes, africaines et européennes. Diplômé d’un master en brand…

Commentaires