Conversations
Avec l’Artiste Plasticienne Martiniquaise Dominique Beroard
A l’instar de sa sœur ainée, Jocelyne Beroard, chanteuse principale du Groupe Kassav, Dominique Béroard est une artiste, peut-être moins connue, mais dont la plastique multidisciplinaire résonne depuis une trentaine d’années, au-delà de la Caraïbe toute entière. Telle une alchimiste, elle transmute et sublime la matière pour y graver de la poésie, de la délicatesse, ses blessures, ses cicatrices, les réparations et les reconstructions dans un geste qui n’est pas sans rappeler sa Martinique natale ainsi que son âme de voyageuse. Elle est notre Coup de Cœur.

Asakan : Pour commencer notre entretien, voulez-vous vous présenter?
Dominique Beroard : Je suis Dominique Beroard. Je suis martiniquaise et plasticienne. Je m’exprime par différents médias.
Mon travail a beaucoup évolué, surtout après mon départ de mon île natale en 1998. J’ai commencé à peindre en autodidacte, je n’ai suivi aucun cursus académique. Je me suis nourrie des pays dans lesquels j’ai vécu : Saint-Martin, le Mexique, les Etats-Unis, la Corse…
Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art? Et comment percevez-vous l’art contemporain ?
Dominique : J’ai grandi dans une famille d’artistes. L’art était présent au quotidien et c’était naturel. Je ne me posais pas de questions. Dans mon cas, je peux donc dire que l’art, c’est vivre ; l’art c’est la vie. C’est rendre l’inutile, utile!
On n’utilise pas une œuvre d’art, mais elle peut créer une émotion, raviver une petite flamme en tant que spectateur. Créer un lien avec l’autre. En tant qu’acteur, l’art m’a sauvé à un moment douloureux de ma vie.
Asakan : Quand avez-vous su que vous consacreriez votre vie a l’art?
Dominique : Nous étions six (6) enfants à la maison dont quatre (4) filles. Nous avons toutes pris des cours de piano pendant des années. Ma sœur aînée, qui m’a appris à coudre très tôt, dessinait et peignait tellement bien que je l’admirais sans oser m’y mettre.
A l’adolescence, quand ils sont tous partis, je me suis retrouvée seule avec mes parents. Je rêvais tout le temps, jamais concentrée, et surtout je rêvais que je serais peintre! Pourquoi?
Et puis les années ont passé. Je créais, je transformais des petits riens, des décorations, sans m’en rendre compte. Apres le décès de ma mère, je n’arrivais pas à m’en sortir, je devais survivre, pour mon fils. Une question s’est alors posée à moi: « Qu’aimerais-tu faire que tu n’as jamais osé faire ? »
La réponse évidente était peindre. J’ai suivi un cours afin de comprendre comment utiliser la peinture à l’huile et c’était parti. Depuis, je crée toujours, différemment.
Asakan : En tant qu’artiste comment vous définiriez-vous? Comment êtes-vous parvenue á la finalisation de votre empreinte ?
Dominique : Mon travail évolue constamment. Je cherche, j’essaie, je découvre tous les jours, j’apprends sur moi aussi.
J’assemble, je transforme, je déconstruis, je répare, je recycle, je me questionne tous les jours. J’aime la matière, les volumes, les objets anciens ou mis au rebut. Quand un objet me touche, je me demande toujours comment je peux le travailler, le transformer. Chaque pièce ou objet ancien, usé, utilisé, porté, a une histoire et c’est ce que j’aime. J’apprécie raconter des histoires à travers mes œuvres.
Les gens me disent qu’ils reconnaissent toujours mon style même quand je fais des choses différentes et je suis toujours étonnée. Je n’ai cependant pas l’impression d’avoir une empreinte figée, j’ai soif de connaitre. J’ai du mal à dire les choses que je ressens, je le fais différemment.

Dominique Beroard, « Biguine », 2022. Cartons, tissus, peinture acrylique, 76 x 60 cm Courtesy de l’Artiste

Dominique Beroard, « Conversation Interrompue », 2021. Carton, fil de fer, sable, papier peinture acrylique, 101 x 76 cm Courtesy de l’Artiste

Dominique Beroard, « L’Araignée », 2026. Fil de fer, tissus, peinture acrylique, 51 x 40.5 cm Courtesy de l’Artiste

Dominique Beroard, « Le Livre », 2021. Tissus, peinture acrylique, 101 x 76 cm Courtesy de l’Artiste
Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences? Les thèmes et les émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?
Dominique : En tant qu’autodidacte, j’ai dû faire des recherches par moi-même. Nikki de Saint Phalle m’a beaucoup touchée. Lee Bontecou aussi.
J’ai vécu à Saint-Martin, en Corse et aussi à Mexico City, où l’art est constamment présent et ces différents lieux m’ont permis de construire ce travail qui est aujourd’hui le mien. En arrivant aussi à New-York District en 2009, j’ai découvert Robert Rauschenberg. Je me suis inscrite à l’Art Student league pour rencontrer des artistes.
Mais j’aime beaucoup regarder les photos anciennes, les coiffures, les vêtements et les attitudes des gens.
Dans mon travail, je voudrais qu’il y ait de la poésie, de la délicatesse sans effacer les blessures, les cicatrices, les réparations et les reconstructions, quel que soit le contenu et le sujet.

Dominique Beroard, « Le Trou », 2020. Carton, fil, peinture acrylique, 50 x 50 x 20 cm Courtesy de l’Artiste

Dominique Beroard, « Sans Titre », 2020. Tissus, grillage, fermeture éclair, peinture acrylique, 51 x 40.5 cm Courtesy de l’Artiste

Dominique Beroard, « Trenelle », 2020. Carton, tissus, papier, peinture acrylique, 60 x 45.5 cm Courtesy de l’Artiste
Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public, par le milieu artistique?
Dominique : Difficile de répondre à cette question. Je suis étonnée chaque fois qu’on me fait des remarques à propos de mon travail. Lors d’une exposition au Grand Palais, on m’a parlé d’un rapport au Bénin à deux reprises, alors que je ne connais pas du tout le Bénin.
Les artistes, eux, trouvent que je suis baroque, cela me va !
Asakan : Quel conseils aimeriez-vous transmettre a des jeunes désireux de se lancer dans l’art ?
Dominique : Si vous aimez quelque chose, lancez-vous ! Personne ne viendra vous chercher. N’attendez jamais, c’est une perte de temps qui ne se rattrape jamais. Je sais de quoi je parle.
Pour plus d’informations sur le travail de Dominique Beroard, vous pouvez vous abonner à son compte Instagram @dominiqueberoard.

Commentaires