Coup de cœur

Avec l’Artiste Plasticien Ivoirien Bosson Koffi Franck Élisée, dit Sainté

Né en 2000 et diplômé en Beaux-Arts de l'Institut National Supérieur des Arts et de l’Action Culturelle (INSAAC) d’Abidjan, le jeune peintre ivoirien Bosson Koffi Franck Élisée, dit Sainté travaille la texture comme une mémoire des cicatrices. Il y interroge l'identité émotionnelle, l'identité individuelle et la liberté. Sa démarche est née d'une plongée dans la folie, en l'hôpital psychiatrique de Bingerville en Côte d’Ivoire et à la suite de consultations cliniques. Pour lui, l'art est une passion au sens fort, celui de l'épreuve. Il est notre Coup de Cœur.

Elvis LALEYE · 19 octobre 2026 · Afrique de l’Ouest
Avec l’Artiste Plasticien Ivoirien Bosson Koffi Franck Élisée, dit Sainté
Portrait de Bosson Koffi Franck Élisée, dit Sainté Crédit Photo : DR.

Asakan : Pour commencer notre entretien, voulez-vous vous présenter ?

Sainté : Je m'appelle Bosson Koffi Franck Élisée à l'état civil. Je suis né le 24 décembre 2000 à Prikro, dans la région de l'Iffou, au centre-est de la Côte d'Ivoire. Mes parents m'appelaient Saint Élisée, en référence à un personnage de la Bible. Mon père me voit toujours comme un prophète et m'appelle beaucoup « mon prophète ». C'est sans doute lui, avec ma mère, qui m’a donné ce nom.


Asakan : Quelle définition faites-vous de l'art ? Et comment percevez-vous l'art contemporain ?

Sainté : L'art est une passion, au sens de la passion du Christ, l'une des plus grandes épreuves au monde. C'est ma définition personnelle. Et la passion est ce pour quoi on est prêt à mourir, perdre tout ce qu'on a. Si aujourd'hui il me reste un seul billet de 10 000 francs CFA et que je ressens le désir de peindre, de créer une œuvre, alors, si j'ai vraiment la passion de l'art en moi, j'utilise ces 10 000 francs CFA pour la réaliser, même au risque de mourir de faim.

Quant à l'art contemporain, c'est un atout, surtout pour les artistes, parce qu'il nous permet de puiser dans tous les mouvements artistiques pour créer. Je peux décider de mêler le classicisme et le surréalisme, ou l'hyperréalisme et le surréalisme. À titre d'exemple, les surréalistes sont, d'une certaine manière, condamnés ou encerclés : ils ne doivent faire que du surréalisme. L'artiste contemporain, lui, peut s'exprimer à travers tous ces mouvements. C'est ce qui rend les choses encore plus intéressantes.


Asakan : Quand avez-vous su que vous consacreriez votre vie à l'art?

Sainté : Honnêtement, je ne le savais pas, mais j'aimais l'art. Dès le CP, notre maître nous faisait sortir devant la classe pour dessiner sur nos ardoises, et il appréciait. J'ai donc décidé de toujours dessiner. En CM2, je voulais faire de la musique, et je comptais venir à l'INSAAC pour cela, sans savoir qu'il existait au même endroit une école supérieure d'arts plastiques.

Entre la classe de troisième et la seconde, je rappais avec des amis. Ensuite, je suis parti à Guiglo faire de la seconde à la terminale. J'y étais aussi chef scout et j'organisais un camp pour lequel j'avais besoin de panneaux. Je cherchais un ami calligraphe ou peintre, sans en trouver, et cela me faisait mal. Ça m’a révolté et puisque je dessinais déjà à la base, j'ai donc décidé d’acheter le matériel et de peindre moi-même. Le résultat : les voisins de cour et les passants l’ont beaucoup apprécié. C'est ainsi que j'ai décidé de peindre sur des contreplaqués jusqu'en terminale.

Après le bac, je suis venu à Abidjan. C'est mon oncle qui m'a parlé de l'INSAAC et de son école supérieure d'arts plastiques. J'y ai trouvé des choses extraordinaires et j'ai décidé de m'engager dans l'art, sans toujours savoir qu'il existait des artistes plasticiens. C'est pendant les cours de préparation au concours d'entrée en Licence 1, vers 2021-2022, soit il y a environ cinq ans, que j'ai découvert la peinture. J'avais vu un livre de musée avec des œuvres d'artistes qui avaient extrêmement fortes. J'ai décidé de pousser mon niveau, car quand je commence quelque chose, je veux y exceller. C'est là que j'ai fait de cela ma carrière.


Asakan : En tant qu'artiste, comment vous définiriez-vous ? Comment êtes-vous parvenu à la finalisation de votre empreinte ?

Sainté : Je suis un anticonformiste à la base. Les anticonformistes disent ce qu'ils croient, ce qu'ils comprennent, sans attendre ce que les autres reçoivent ou véhiculent, et ils vont là où on ne les attend pas. C'est ainsi que j'ai abordé la question de la santé mentale dans mon travail. Je voulais comprendre les limites entre la logique et l'illogique, entre le rationnel et l'irrationnel. Je me demandais pourquoi il y a de plus en plus de personnes en errance psychique dans nos rues, et pourquoi nos regards s'en détournent bien souvent. Alors, j'ai commencé à étudier la folie comme prétexte de création surréaliste. J'ai visité l'hôpital psychiatrique de Bingerville une commune de lq ville d’Abidjan et suivi des consultations cliniques avec un docteur en psychiatrie. C'est là que j'ai découvert l'être humain dans sa dimension mentale et émotionnelle.

Aujourd'hui, mon travail est plus profond : je m'intéresse à l'identité émotionnelle, à l'identité individuelle, toujours dans une quête d'identité et de liberté. Dans la société, l'éducation que nous recevons, que ce soit dans la famille, à l'école ou dans la religion, nous forme à devenir quelqu'un que nous n'aurions peut-être pas souhaité être. Nous sommes façonnés pour obéir, ou du moins pour ressembler à un modèle déjà établi. Or chacun est appelé à une mission individuelle, et devrait donc être éduqué en fonction de ce pour quoi il est né.

Mon empreinte s'est construite à partir de ce travail sur la folie. J'essayais de rendre visibles les marques du passé : les cicatrices, les séquelles, le rejet, les vécus. Je les « cicatrisais » au couteau à palette, ce qui produisait des marques et des textures. Puis, j'ai voulu obtenir cette texture sans que l'on sente le passage du couteau. J'ai donc travaillé un fond au couteau à palette, puis cherché à le gratter pour que la texture demeure sans que l'outil se devine.

Le chemin a été fait de multiples essais. Sur une surface lisse, on ne peut pas gratter, alors j'ai mis davantage de pâte, ce qui crée de la texture. Mon premier grattage a donné un résultat proche du travail d'un camarade, Touré. Je lui ai écrit pour le lui dire, il n'a pas répondu, et j'ai poursuivi. Je gommais aussi des toiles avec une gomme, sur de la poudre de peinture. Le cutter ne marchait pas, la couleur étant trop solide pour partir, et c'est l'éponge en fer qui m'a donné le résultat que vous voyez. Cette texture fait référence au vécu, aux cicatrices, à l'histoire, aux événements, au passé.


Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?

Sainté : À la base, j'ai vu une œuvre d'Augustin Kassi, dans son style d'avant : un travail en noir et blanc, un peu texturé. Je ne savais pas s'il s'agissait de texture ou de simples jets de peinture, mais cela m'a beaucoup plu. J'ai aussi vu les œuvres d'un jeune artiste que je ne connais pas vraiment, qui grattait au cutter pour réaliser ses fonds. Cela m’a inspiré également.

Cependant, je ne peux pas dire que j'ai été profondément influencé par quelqu'un. Il y a des artistes qui se laissent marquer par un maître, mais moi, j'ai beaucoup cherché. J'ai exploré beaucoup de techniques, et si j'étudiais toutes mes œuvres, elles feraient apparaître autant de styles que d’années de pratique. Avant, j'étais vraiment perdu. C'est à force de chercher que je suis arrivé là et que j'ai décidé de continuer. Donc c'est avant tout l’aboutissement d’une recherche personnelle.

Mes thèmes sont l'identité émotionnelle, l'identité individuelle, l'anticonformisme, la liberté.

Les émotions que je cherche à transcrire sont la mélancolie, la détresse, le soulagement, et aussi l'assurance. Les personnes que j'ai rencontrées en consultation vivent tout à l'excès : quand c'est la joie, c'est la joie à l'excès, quand c'est la tristesse, c'est la tristesse à l'excès. Leur profondeur est difficile à décrire tant qu'on n'a pas vécu cette situation. Parfois leurs émotions se confrontent et ils ont du mal à les traverser. D’où le trouble émotionnel fait aussi partie de ma recherche.


Sainté, « Introspection 1 », 2026. Embarquement et grattage, 101 x 72 cm Courtesy de l’Artiste

Sainté, « Introspection 2 », 2026. Embarquement et grattage, 101 x 72 cm Courtesy de l’Artiste

Sainté, « Reconnexion 1 », 2026. Embarquement et grattage, 101 x 72 cm Courtesy de l’Artiste

Sainté, « L’Invocatrice », 2026. Embarquement et grattage, 101 x 72 cm Courtesy de l’Artiste

Sainté, « L’Epiphanie », 2026. Embarquement et grattage, 101 x 72 cm Courtesy de l’Artiste

Sainté, « Révélation », 2026. Embarquement et grattage, 101 x 72 cm Courtesy de l’Artiste

Sainté, « Espérance », 2026. Embarquement et grattage, 101 x 72 cm Courtesy de l’Artiste


Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?

Sainté : Lors des expositions, je reçois d'abord les retours des profanes, puis ceux des artistes. Ce sont des appréciations positives. Une personne m'a dit ressentir une certaine assurance devant l'œuvre, un soulagement, une paix intérieure. Lors d'une présentation collective récente au Sofitel à Abidjan, les visiteurs étaient fascinés et observaient longuement. Ils posent rarement des questions, ébahis par la technicité. Beaucoup ont envie de toucher l'œuvre. Quand je sens que cela les touche vraiment, je commence à expliquer que cette texture renvoie aux blessures, aux cicatrices, aux vécus passés.

Du côté des artistes et du milieu, c'est la technique qui séduit. Pendant l'Abidjan Art Fair, Cédric Tchinan était présent et a beaucoup apprécié la technique. Il ne m’a pas demandé ni sur quoi je travaille ni pourquoi je le fais, il a juste validé la forme. Je pense que c'est parce qu'il a constaté l'évolution de mon travail. Entre temps, il m'avait approché pour quelqu'un qui devait acheter des œuvres. Je l’avais envoyé des œuvres de l'année précédente et celles de cette année, et il m'a dit sincèrement que seules celles de cette année l'intéressaient. J'en conclus que, si j'ai évolué techniquement, on y voit aussi une maturité d'esprit, et que c'est peut-être pour cela qu'il n’a pas cherché pas à aller dans le fond. Je sais que mon sujet fait beaucoup réfléchir et qu'il est profond. À ceux qui s'y intéressent, c’est toujours un bonheur pour moi d’expliquer l'historique de ma démarche, et le pourquoi j'emploie cette matière et où que j’obtiens ce rendu.


Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d'autres jeunes désireux de se lancer dans l'art ?

Sainté : Il faut d'abord se demander pourquoi on veut faire de l'art. Si c'est pour plaire ou pour répondre aux attentes de sa famille, ce n'est pas nécessaire. Mais si l'on est conscient de ce qu'est l'art et que l'on veut s'engager, il faut un soutien financier, un soutien matériel et le soutien de ses proches.

Quand on en fait une passion, on doit être prêt à mourir pour elle. Il viendra des moments de dépression, parce que cette vie épuise vos émotions, votre argent, votre temps et votre réflexion, au point qu'on ne sait plus comment combler tout cela. Sans personne pour vous soutenir financièrement et émotionnellement, on perd son sens artistique. Il faut donc avoir ou chercher du soutien, et surtout être conscient qu'avec la passion, on n'est pas juste humain.



Propos recueillis par : Ange Alvine Yao.



Pour plus d’informations sur le travail de Bosson Koffi Franck Élisée, dit Sainté, vous pouvez vous abonner à son compte Instagram @s_a_i_n_te.

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