Coup de cœur
Avec l’Artiste et Curatrice Française Isabelle Arvers
Pionnière de l’art et des jeux vidéo en France ainsi que curatrice et peintre, Isabelle Arvers (née en 1972) ancre son travail à la croisée de l’art, du jeu vidéo et de la recherche. Spécialiste en particulier des machinimas (films conçus à partir de moteurs de jeux vidéo), globe-trotteuse (elle a réalisé un tour du monde intitule “Art Games World Tour), elle crée une chorégraphie poétique et visuelle où elle se fait écho des cultures, des genres, des sexualités et des géographies minorisées. Elle est notre Coup de Cœur.

Asakan : Pour commencernotre entretien, voulez-vous vous présenter ?
Isabelle Arvers : Je suis commissaire d'exposition, artiste machinima et chercheuse, basée à Meyrargues en Provence.
Mon parcours n'estpas parti de l'histoire de l'art : j'ai étudiéles sciences politiques à Aix-en-Provence, mais mes véritables influences venaient de Marseille, où j'étais plongéedans le hip hop,le graffiti et les rave parties - c'est là que j'ai découvert les images numériques, à travers les images fractales.
Les sciences politiques m'ont surtout appris que le pouvoir salit tout ce qu'il touche, et que si je voulais agir, ce serait par l'activisme plutôt que par la politique. C'est cette conviction, et la rencontre en 1999 de Nathalie Magnan, activiste, cyberféministe, et réalisatrice française, qui m'a menéevers l’hacktivisme (activisme et hacking) et le féminisme en actes.
Depuis 2009, j’anime des ateliers machinima de conception de films avec des jeux vidéo, d’abord imaginés pour les publics dit éloignés de la culture, puis auprès de publics très divers, en France et à l’étranger, dans le but de transformer un objet de consommation de masse en un outil de production de sens. Aujourd’hui j’utilise ces ateliers pour faire connaitre des jeux venant des Suds et décoloniser les imaginaires du jeu vidéo.
Cela fait ainsi vingt-cinq ans que je travaille à l'intersection de l'art numérique et du jeu vidéo, avec une attention particulière aux pratiques féministes, queers et décoloniales issues des Suds. J'ai soutenuen 2024 une thèse à l'Université de Lisbonne consacrée à Décoloniser l’art et les jeux vidéo, construite à partir d'une enquête de terrain menée dans dix-huit pays et d'environ trois cents entretiens avec des artistes et game designers.
Aujourd'hui je poursuis ce travail à travers plusieurs projets : “Aux Futurs Ancestraux”, un jeu vidéo et trois films hybrides machinima sur les cosmologies Vodun créée avec l'Atelier ElonM au Bénin ; les “ImmersionsBeyond Green Games” avec l’artiste Brésilienne Livia Diniz
; “Cruzoscópio”, un projet avec Benjamin Abras initié dans la traditionAfroAmérindienne de la Jurema d’EXU, Divinité des Carrefours, des peuples de la rue et des marchés et de l’esprit de Maître Zé Pelintra ; et “Coral Sounds”, une recherche en bioacoustique marinesur les récifs coralliens.
A partir du 2 octobre, je présente l’exposition “Déjouer lesmondes”, une exposition art et jeu vidéo contra coloniale au Grenierà Sel à Avignon (https://www.isabellearvers.com/2026/09/dejouer-les-mondes-exposition-art-et-jeu-video-grenier-a-sel-avignon/) et du 9 au 16 octobre 2026, à l’Ambassade des Iles Bermond à Marseille, l’exposition immersive « Inventerre », dans laquelle je présente mes toiles, céramiques, vidéo, installation de Réalité Virtuelle et machinima autour d’une île, véritable micro-nation de non humains. (Plus d’informations : https://www.eventbrite.fr/e/billets-habiter-une-ile-2001045168967).
Asakan: Quelle définition faites-vous de l'art ? Et comment percevez-vous l'art contemporain ?
Isabelle : Pour moi l'art est un espace de contre-fiction : un lieu où l'on peut réinventer des récits que l'histoire coloniale a figés ou effacés. Je ne le sépare pas du jeu vidéo, ni des cosmovisions ancestrales — Vodun, Candomblé, Malandragem — qui sont pour moi des systèmes de pensée contemporains avec lesquels rentrer en dialogue.
J'ai choisi le jeu vidéo comme terrain précisément pour cette raison : un jour au milieu des années 90, en écoutant des adolescents me dire qu'ils rêvaient en jeu vidéo et qu'ils préféreraient voir ces images-làà la télévision, j'ai comprisque c'était une question sérieuse
— que le jeu vidéo façonnait l'imaginaire des jeunes générations, et donc leur façon de penser.
C'est à partir de ce constat que j'ai décidé de devenir curatrice d'art et de jeux vidéo, pour promouvoir des pratiques alternatives et montrer comment des artistes détournent ce médium pour produire une vision distanciée, critique, d'un monde de simulacres.
L'art contemporain, tel qu'il continued'être institutionnalisé en Europe, reste souvent centré sur un canon occidental. Ce qui m'intéresse, à l'inverse, c'est de rentrer en dialogue avec d'autres généalogies — celles que des penseuses et penseurs comme Audre Lorde, Djamila Ribeira, Ailton Krenak, David Kopenawa, Joseph Tonda, Ngũgĩ wa Thiong'o ou Viveiros de Castro permettent d’éclairer.
Asakan : Quand avez-voussu que vous consacreriez votre vie à l'art?
Isabelle : Mon premier machinima date de 2012 : “I is an other” sur les questions d’identité et d’altérité dans les jeux vidéo. Mon premier vrai geste d'artiste, remonte à 2015, avec ma première résidence au Brésil à la fermeRural Scapes, près de São José do Barreiro. Jusque-là j'étais surtout curatrice ; là-bas, invitée par les artistes Rachel Rosalen et Rafael Marchetti pour animer des ateliers machinima, j'ai réalisé mes toutes premières expérimentations en tant qu'artiste : Santa Teresa Reloaded, un travail sur les glitchs de représentation 3D de la ferme et de son territoire.
C'est dans ce lieu, au milieu des vaches, des bambous géantset d'un principe de vie fondé sur le DIY (« Do It Yourself » / « Fais-le toi-même ») et le dialogue avec le territoire, que j'ai compris que le moteur de jeu n'était pas seulement un objet à commissarier, mais un instrument que je pouvais moi-même manier pour raconter.
L'année suivante, ce geste s'est confirmé avec “Heroic Makers vs Heroic Land” (2016), un machinima-documentaire tourné dans la « jungle » de Calais à partir d'un moteur de jeu, de photos prises sur place et d'entretiens avec des réfugiés.
Cependant ma trajectoire ne s'est jamaisconstruite de façonlinéaire, mais par déplacements successifs — curation, machinima, recherche doctorale — avec toujours ce même fil : comprendre comment l'art peut porter des voix et des cosmologies minorisées.

Isabelle Arvers, « I is an other », 2012. Machinima Courtesy de l’Artiste
Asakan: En tant qu'artiste, comment vous définiriez-vous ? Comment êtes-vous parvenue à la finalisation de votre empreinte ?
Isabelle : Je me définis d'abord comme commissaire — un terme que je revendique après vingt-cinq ans de pratique, plutôt que celui de « voyageuse », qui minimiserait la dimension scientifique et relationnelle de mon travail de terrain. Mais je suis aussi artiste, à travers le machinima : je détourne des moteurs de jeu vidéo pour créer des films, au croisement du documentaire et de l'expérimentation audiovisuelle.
Mon empreinte s'est construite film après film, atelier après atelier - plus d’une centaine d’ateliers animée depuis 2009 en France et à l'étranger, depuis, faut-il le rappeler, mon premier machinima personnel en 2012 : “I is an other”.
Ainsi, après “Heroic Makers vs Heroic Land” (2016), il y a eu “La Mer” (2019), née d'une projection de machinimas que j'avais programmée à Belo Horizonte au Brésil en 2009 et pendant laquelle une personne du public m’avait interrogée sur l‘influence du jeu vidéo sur la narration : j'y ai définitivement tournéle dos à toute narration linéaire pour aller vers une forme plus abstraite et immersive.
En 2021, mon entrée au comité scientifique du projet de recherche “EDEN ARTECH” sur l'écologie des arbres et leur communication m'a amenée fin 2021 à interviewer en Casamance et ailleursau Sénégal des artistes initiésaux pouvoirs des arbres et des praticiens traditionnels. De ce terrain est née toute une série de films : “Virtual Tree, voyage au cœur des baobabs” (résidence Crea.sen EUNIC Sénégal,2022), “Infinitree” (2023, pour l'exposition Guy Gi à Dakar), “Liquid Forest” (2023-2024, 8'37, avec la bande son du musicien congolais Gaël Manangou), et le court documentaire “La Puissance des Arbres”, réaliséavec les artistes brésiliens Livia Diniz et Bruno Qual. “Liquid Forest” mêle quant à lui des mers et forêts et plonge dans des récifs coralliens, des forêts infinies et des baobabs pour montrer que tout est interconnecté. Le film a été présenté au Milan Machinima Festival et sur la plateforme VRAL.
Cette même veinese prolonge dans “Aux Futurs Ancestraux”, où je co-dirige artistiquement aux côtés de l’atelier ElonM un triptyque de films-jeux sur les éléments — Sakpata/Terre, Tohossou/Mami Wata/Eau, Heviosso/Feu — ancrés dans les cosmologies Vodun.
En parallèle, je peins à l'aquarelle depuis 1995, en petits formats — une pratique qui a accompagné tous mes parcours de curatrice et d'artiste vidéo. J'aime l'aquarelle pour sa transparence, cette sensation de traverser les couleurs et de passerde l'autre côté de l'image; c'est la même chose qui m'attire, en vidéo, dans les accidents et les glitchs.
Mon tour du monde art et jeu vidéo, entamé en 2019, a été ponctué de nombreuses aquarelles. En mars 2020, coincée au Ghana par la fermeture des frontières, j'ai finalement continué par la route au Togo et vécucinq mois à Lomé chez l'artiste Eli Kokoutse Folly, qui m'a appris à monter un châssis et peindre en grand format à l'acrylique. Depuis, je ne tends plus mes toiles : je les peins à même le sol — sable, rochers,rives — puis je les roule comme des parchemins pour les transporter, dans le même sac qui contient mes palmes et mon masque d'apnée.
Je ne cherche pas à représenter ce qui m'entoure, mais à transcrire ce que je ressens face à la mer, aux arbres, à la terre. Le critique Jean-Paul Fargier a notamment dit de mon installation vidéo « Ce qui me manque », présentée en 2019 à Vidéoformes, que je donnais la clé de l'arc-en-ciel — je suis fascinée par les couleurs au point de vouloir y nager, et je dis parfois que je peins la Voie lactée en couleurs.

Isabelle Arvers, « Liquid Forest », 2023-2024. Machinima avec la création sonore Gael Manangou Courtesy des Artistes

Isabelle Arvers, Livia Diniz & Bruno Qual, « La Puissance des arbres », Documentaire, 2023

Isabelle Arvers, « Coral Sounds », 2026, Installation immersive sur la communication des coraux Courtesy de l’Artiste

Isabelle Arvers, « Jeu Aux Futurs ancestraux, Atelier ElonM », 2026 Courtesy de l’Artiste
Asakan: Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?
Isabelle : Les thèmes qui traversent mon travail sont les contre-fictions, le technoféminisme, les luttes queers et autochtones, les imaginaires inter-espèces, la co-création, et les savoirs ancestraux et extra-humains.
Mes machinimas en sont le laboratoire direct : “Heroic Makers vs Heroic Land” interroge pr exemple comment recréer de l'humanité dans un camp de réfugiés à partir d'un moteur de jeu ; “La Mer” explore des formes non linéaires, plus proches de la sensation que du récit ; ma série sur les arbres — “Virtual Tree, Infinitree, Liquid Forest, La Puissance des arbres” — est née de mon travail au sein du comité scientifique d'EDEN ARTECH et de mes entretiens avec des praticiens traditionnels sénégalaisl, et dissout les frontières entre les règnes — baobabs, coraux, rivières verticales — pour rendre sensible la fragilité des écosystèmes ; et enfin, le triptyque“Aux Futurs Ancestraux” traduiten jeu et en image les cosmologies Vodun de la terre, de l'eau et du feu. Dans tous les cas, je cherche la même chose : une émotion suffisamment forte pour agir là où le discours seul ne suffit pas.
En ce moment, ce sont les cosmologies Vodun et la bioacoustique des récifs coralliens qui nourrissent le plus ma recherche — “Coral Sounds” est né directement du geste de “Liquid Forest”, qui nageait déjà entre coraux et arbres— avec, en toile de fond, une même question: commentécouter et donnerforme à des mondes que le récit dominant a rendus inaudibles.
Je peins aussi en parallèle, depuis 1995 — une pratique plus intime qui procède de la même intention que mes films : être en relation avec les éléments et en rendre la vibration.

Isabelle Arvers, « Le Grand Zamana », 2023. Toile acrylique Courtesy de l’Artiste
Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?
Isabelle : Sur “Aux Futurs Ancestraux”, le retour du public a été l'un des plus forts que j'aie reçus.
À l'Espace Gantner,les installations immergeaient les visiteurs dans des couleurs,des odeurs et des musiques, et son caractère rituel donnait au public une véritablesensation de soin — plusieurs personnes m'ont dit être ressorties comme apaisées, presque soignées par l'expérience.
À Porto-Novo, les retours ont pris une autre dimension : de nombreux visiteurs sont venus nous remercier pour l'hommage rendu à leurs ancêtres, et les enfants étaient particulièrement heureux de pouvoirjouer à un jeu vidéoqui se déroule au Bénin,dans leurs propres cosmologies.
Lors de ma première grosse exposition de jeu vidéo dans le festival Villette Numérique en 2002, le journal le Monde avait écrit que le seul intérêt de cette exposition était d’y voir des
« racailles »… Pendant longtemps, les expositions de jeu vidéo dans un contexte culturelont été mal comprises, le jeu vidéo n’étant pas jugé commeun bien culturel en Francedurant de nombreuses années,il ne rentrait pas dans les écoles d’art, les musées ou les galeriesd’art et était moqué. Cela change maintenant, ce qui est une excellente nouvelle, mais prend encore un peu de temps. Quant au regard institutionnel, après25 ans, il y a enfin une reconnaissance de ces pratiques.
Asakan: Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d'autres jeunes désireux de se lancer dans l'art ?
Isabelle : Je dirais: ne pas écouter toutes celles et ceux qui vous disent que ce que vous faites n’est pas intéressant ou pas assez innovant ou que votre pratique est déjà finie… Ne suivez pas également ce que font les autres, ayez des rêves et réalisez-les.
Croire en son travail car personne ne pourra se battre pour le faire valoir à part soi-même. Allez sur le terrain, rencontrez les artistes plutôt que de vous limiter à ce que montrent les grandes institutions.
Je dirais ausside ne pas hésiter à mélanger les médiums — le jeu vidéo, le machinima, le son, la performance et autre — car les cosmologies et les récits qui nous intéressent le plus refusent souvent les frontières disciplinaires.
Et enfin, j’ajouterais avoir de la patience : une pratique artistique et curatoriale se construit sur des années, par relations de confiance, par rencontre et par intuition.
Pour plus d’informations sur le travail d’Isabelle Arvers, rendez-vous sur son site web isabellearvers.com, ses comptes https://youtube.com/zabarvers et https://vimeo.com/isabellearvers ou vous pouvez vous abonner à son compte Instagram @zabarvers.
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