Coup de cœur

Avec l’Artiste Dessinatrice Franco-Marocaine La Bulle

Ses dessins déformés aux figures souvent solitaires, suspendues dans un espace neutre, bousculent nos points de vue émotionnels sur ce que nous savons du monde et par-delà tout de l’humain. Car, pour leur auteur, il ne suffit pas de plaire, mais de troubler, d’interroger et de marquer, un peu comme si entre le visible et l’invisible, il existait une troisième voie : celle de la vérité brute où se révèlent plus aisément les mécanismes de l’esprit, les conflits intérieurs, et les zones d’incertitude qui composent notre identité. Leur auteur, La Bulle, est notre Coup de Cœur.

Elvis LALEYE · 17 octobre 2026 · Europe de l’Ouest
Avec l’Artiste Dessinatrice Franco-Marocaine La Bulle
Portrait de La Bulle Crédit Photo : DR.

Asakan : Pour commencer notre entretien, voulez-vous vous présenter ?

La Bulle : Je suis une artiste émergente franco-berbère marocaine, et j’ai fait le choix de signer mes œuvres La Bulle. Ce choix n’est pas anodin. Il est né d’une réflexion sur les différentes composantes de mon identité, entre mes racines françaises, mon héritage berbère et marocain, et les savoirs ancestraux d’Afrique du Nord. Ces héritages nourrissent mon regard sur le monde, sur l’évolution de l’humanité et sur les tensions entre mémoire, identité et modernité.

Mon pseudonyme, La Bulle, fait également écho à ma vision de ce qu’est devenue l’humanité à travers le prisme du regard occidental. Il est à la fois révélateur et protecteur face à l’influence de ce regard sur notre rapport au monde, à nos origines et à nous-mêmes.

Mon travail se situe à la croisée des chemins entre la psychologie, le symbolisme et le chimérique. J’aime explorer ce territoire où la raison côtoie la folie, où l’ombre peut protéger, la lumière peut aveugler, et le vide peut être chargé de présence.

C’est dans cette inversion des significations que je trouve une grande partie de ma liberté artistique. J’aime que mes images puissent osciller entre la sagesse et la folie, la maîtrise et le chaos, la beauté et l’étrangeté. Le chimérique intervient alors comme une extension du réel, une manière de représenter les paysages intérieurs que la logique seule ne suffit pas à expliquer.

Le noir et le blanc sont devenus mon langage artistique privilégié. Ils me permettent d’explorer cette fracture entre maîtrise et chaos, laissant apparaître une forme de vérité, parfois inconfortable, parfois contemplative.

Mes œuvres sont autant de miroirs tendus à celui qui les regarde. Chacun peut y découvrir une part de lui-même à travers ce qu’il imagine ou ressent. Je ne cherche pas à apporter des réponses, mais à faire naître des questionnements, à ouvrir des perspectives et à laisser place à l’interprétation de chacun.


La Bulle, « Circuit Neuronal », 2015. Dessin sur papier d'art 180 g/m² (sans acide) / Marqueur noir ; Encre de Chine, 32 x 24 cm Courtesy de l’Artiste


Asakan : Quelle définition faites-vous de l’art ? Et comment percevez-vous l’art contemporain ?

La Bulle : Pour moi, l’art est un langage qui permet d’exprimer l’indicible, de questionner nos certitudes et d’ouvrir des portes vers des réalités que nous portons en nous sans nécessairement en avoir conscience. Il peut aussi créer un trouble, provoquer une émotion ou susciter une réflexion sur l’intelligence humaine dans son expression la plus brute, affranchie des conditionnements, des éducations conformistes et des conventions purement académiques.

Quant à l’art contemporain, je le définis parfois, avec un peu d’humour, comme de l’« art content pour-rien ». Mais derrière cette formule, il y a surtout une interrogation sincère : qu’est-ce qui fait œuvre ? Est-ce l’intention, le geste, le regard porté sur elle ou le sens que chacun lui attribue ?

Selon moi, l’art contemporain est avant tout un espace de liberté et de réinvention, autant pour les artistes que pour les spectateurs. Un espace où les frontières entre les disciplines, les cultures et les imaginaires deviennent de plus en plus poreuses, et où les artistes peuvent bousculer les codes pour raconter leur époque avec des langages nouveaux. Pour autant, je ne crois pas qu’une œuvre doive nécessairement être comprise pour être intéressante. Elle peut toucher, troubler ou questionner sans que son sens soit immédiatement accessible. Car, à mes yeux, l’essentiel n’est pas toujours de comprendre, mais de ressentir, de s’interroger et, parfois, d’être simplement content pour rien...


La Bulle, « L’Alchimiste de l’Eau », 2026. Dessin sur papier d'art 130 g/m² (sans acide) / Conté ; Encre de Chine, 40.5 x 29.5cm Courtesy de l’Artiste


Asakan : Quand avez-vous su que vous consacreriez votre vie à l’art?

La Bulle : Je crois que cette décision n’a jamais vraiment été prise. J’ai toujours dessiné de façon « invisible », jusqu’à il y a peu, lorsque j’ai souhaité partager mes œuvres. Ensuite, tout s’est très vite enchaîné.

J’ai progressivement compris que ce qui m’attirait n’était pas seulement le geste artistique, mais la possibilité de créer un dialogue entre mon monde intérieur et celui des autres. C’est cette capacité de résonance qui m’a convaincu de poursuivre cette voie.

Aujourd’hui, je considère mon parcours comme une recherche en mouvement. Chaque œuvre est une étape, chaque expérimentation une découverte, chaque regard posé sur mon travail une nouvelle possibilité de sens, une œuvre cohérente dans le temps, capable de grandir, de se transformer et de laisser une empreinte singulière.

Ce qui m’a véritablement rapprochée de l’art, c’est la possibilité de donner une existence à l’invisible. Une pensée peut devenir une forme, une contradiction peut prendre l’apparence d’une créature, et une émotion peut se traduire par un contraste, une spirale ou une déformation anatomique. Créer me permet de donner une structure à ce qui, dans l’esprit, demeure parfois confus, mouvant ou insaisissable. C’est une manière de transformer le chaos en composition, sans pour autant lui retirer son mystère.

Cependant, je ne pense pas que l’on décide un jour de tout consacrer à l’art sans continuer à se remettre en question. Il y a des périodes de doute, de recherche et de remise en cause qui font partie du chemin. Mais plus j’avance, plus je comprends que mon univers artistique est un territoire que j’ai besoin d’explorer.


Asakan : En tant qu’artiste, comment vous définiriez-vous ? Comment êtes-vous parvenu à la finalisation de votre empreinte ?

La Bulle : Je me définirais comme une constructrice d’images mentales, là où la raison perd parfois un peu la tête ; une promeneuse dans les méandres de l’esprit, là où les pensées se déguisent ; et une collectionneuse de contradictions humaines, là où les émotions peuvent s’envoler en quelques secondes.

Mon univers s’est construit au fil de ces explorations méditatives, comme une randonnée intérieure où l’imaginaire prend parfois des chemins de traverse. Peu à peu, mon empreinte s’est dessinée autour d’une recherche de tension et d’équilibre, portée par une esthétique contrastée, une dimension psychologique forte et des formes qui invitent à regarder au-delà de leur apparence immédiate.

Mon travail cherche à donner une présence visuelle aux mécanismes de l’esprit, aux conflits intérieurs, et aux zones d’incertitude qui composent notre identité.

Le noir et le blanc occupent une place centrale dans cette recherche. Ils ne sont pas uniquement des choix esthétiques, mais de véritables outils de narration. Le noir peut évoquer l’inconscient, le secret, le vertige ou la profondeur. Le blanc peut suggérer le vide, la révélation, le silence ou une forme de renaissance. Mais, se faisant, je ne cherche pas à imposer une interprétation définitive, je souhaite plutôt créer des œuvres qui conservent une part de mystère, qui résistent à un regard trop pressé et qui révèlent de nouvelles nuances au fil du temps.


La Bulle, « Observer Le Silence », 2025. Dessin sur papier d'art 130 g/m² (sans acide) / Crayon graphite ; Fusain ; Encre de Chine, 40.5 x 29.5 cm Courtesy de l’Artiste

La Bulle, « Le Silence du Serpent », 2026. Dessin sur papier d'art 130 g/m² (sans acide) / Encre de Chine ; Fusain ; Graphite, 40.5 x 29.5 cm Courtesy de l’Artiste

La Bulle, « Silence Bruyant », 2026. Dessin sur papier d'art 130 g/m² (sans acide) / Marqueur noir ; Encre de Chine, 40.5 x 29.5 cm Courtesy de l’Artiste


Asakan : Quelles sont vos inspirations artistiques, vos influences ? Les thèmes et émotions que vous essayez de transcrire dans vos œuvres ?

La Bulle : Quand je dessine, j’aime penser que mon cerveau devient le bureau de l’humanité.

D'un point de vue artistique, je cherche souvent à illustrer ce qui se passe derrière mes yeux, comme si deux mondes parallèles cohabitaient en moi et se faisaient face. L’un, Occidentalement conditionné, prisonnier du chaos et de la souffrance. L’autre, Africainement libre de créer, de ressentir et d’explorer tous les camaïeux d’émotions.

Les traits de mes dessins sont instinctifs ou influencés par ce que je croise dans les détails du quotidien, les formes de la nature, les visages atypiques, les silhouettes singulières et les associations d’idées qui surgissent sans prévenir. Ils peuvent donner un corps à une pensée qui s’enroule sur elle-même, un visage à un état intérieur ou une forme inattendue à une émotion difficile à nommer. Le trait devient alors une sorte de cartographie mentale, peuplée d’indices, de symboles et de chemins que chacun peut emprunter à sa manière.


La Bulle, « D.Form », 2026. Dessin sur papier d'art 130 g/m² (sans acide) / Marqueur noir ; Encre de Chine, 40.5 x 29.5 cm Courtesy de l’Artiste

La Bulle, « Dépendance à l’Addiction », 2026. Dessin sur papier d'art 130 g/m² (sans acide) / Encre de Chine ; Fusain, 40.5cm x 29.5cm Courtesy de l’Artiste


Asakan : Quel est le regard porté sur votre travail par le public ? Par le milieu artistique ?

La Bulle : Mon travail suscite des réactions qui dépassent souvent le simple jugement esthétique. Certains sont attirés par sa dimension graphique, d’autres par sa profondeur psychologique, son étrangeté ou les émotions qu’il fait émerger. J’ai notamment vu une même œuvre mettre une personne mal à l’aise, tandis qu’une autre personne y trouvait de l’apaisement et une forme d’évasion. Ces perceptions parfois contradictoires me fascinent, car elles illustrent la complexité de la condition humaine, au cœur de ma démarche artistique.

Du côté du milieu artistique, mon univers est notamment remarqué pour son approche psychologique, son caractère contemporain et la force de ses compositions en noir et blanc. Et c'est justement dans cette direction que je souhaite faire grandir La Bulle et affirmer son identité singulière, nourri par mes héritages culturels, mes observations de l’humain et ma liberté d’interprétation.


Asakan : Quels conseils aimeriez-vous transmettre à d’autres jeunes désireux de se lancer dans l’art ?

La Bulle : Je leur dirais d’abord de prendre le temps de découvrir ce qui les rend véritablement singuliers. Il faut expérimenter, se tromper, recommencer et accepter que son identité artistique ne se révèle pas toujours immédiatement. Une démarche forte se construit dans la durée, à travers le travail, l’observation, la curiosité et la capacité à remettre en question ses propres certitudes.

Il ne faut pas avoir peur de la vulnérabilité. L’art peut naître de nos failles, de nos doutes et de nos contradictions. Ce que nous cherchons parfois à cacher peut devenir la matière la plus juste de notre expression. Le parcours peut être incertain, mais chaque œuvre aboutie, chaque rencontre et chaque expérience contribuent à construire une trajectoire.

Enfin, je leur dirais de ne pas confondre visibilité, succès immédiat et valeur artistique. Il ne s’agit pas seulement de créer des images que le monde regardera, mais des images qui lui offriront une autre manière de se regarder.



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Pour plus d’informations sur le travail de La Bulle, rendez-vous sur le site web www.artmajeur.com/la-bulle ou vous pouvez vous abonner à son compte Instagram @labulle023_art.

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